Je t’aime, Jeune Homme moi-même, je t’aime, oui, cela va t’étonner, de me ressembler et de me rassembler, à travers ces mots où je cherche sans fin à relier tous les fils déliés de ma vie, ces mots qui jaillissent parfois avec la fulgurance des étoiles, ces fils qui se nouent en fils, celui dont je suis le père orphelin, Jeune Homme, mon fils.

J'écoute : le bruit du robinet qui fuit, pas si bête
Je regarde : ma ligne de vie, décidément bien longue
Je lis : ce qui me tombe sous la main : V. S. Naipaul (Un chemin dans le monde) et, bien sûr, indispensable Faulkner (le Domaine)
Je joue : à la roulette (la russe)
Je mange : ce que je trouve, des cochonneries locales...
Je bois : de l'eau dans la cour
Je cite : "L'amour, c'est l'infini à la portée des caniches" Louis-Ferdinand, de mémoire...
Je pense : à me coucher
Je rêve : à mes cauchemars
(mis à jour mercredi 11 avril 2007 à 20:47)

16/05/2007

16/05/07 - 02:00

Infanticide 11

et c’est lorsqu’il demande ce verre d’eau que vous comprenez

vous n’attendez pas et sans même être le réflexe d’une femme ou la pudeur de qui désire masquer à la vue de ses semblables l’état bouleversé où vous vous trouvez, vous mettez vos lunettes de soleil sans même y penser et votre chapeau de paille pour affronter la rue et le soleil à cette heure-là de la journée et vous marchez pas à pas dans ces rues désertes et poussiéreuses, sans ombre ou presque à cause de l’heure

vous courez jusqu’à son domicile, un petit pavillon précédé d’un court jardin poussiéreux et vaincu par la sécheresse, avec un portillon de fer sans autre couleur que celle de la rouille, entrouvert sur une allée de gravier envahie par les mauvaises herbes, et sur le pilier de maçonnerie où se trouve fixée la petite plaque de cuivre retenue par un fil de fer, parce que deux vis sur quatre manquent, la petite plaque avec les noms et titres et les heures de consultation, vous pressez le bouton de la sonnette antique en bakélite, sans écho d’aucun son parvenir de l’intérieur, alors vous tentez vainement de pousser le portillon, et vous finissez par vous glisser entre lui et le pilier, et par remonter l’allée jusqu’au perron, les trois marches de briques où pousse de la mousse dans les interstices durant la mauvaise saison, et où maintenant elle est sèche et craquante comme le délicat squelette calcaire d’un organisme minuscule, d’une diatomée, d’un corail, ou d’une algue minérale

devant la porte où vous frappez, et où vous pensez qu’une bonne va vous ouvrir, ou bien une épouse, où en l’absence de tout indice de présence à l’intérieur vous avez le temps d’adresser au vide, au verre épais et moulé protégé par deux grilles de fer forgé, une prière non pas muette mais atténuée, une prière dont tous les mots se forment sur vos lèvres et dont le son même ne parvient pas à les passer, mais y meurt aussitôt, puis d’être saisie à nouveau par le désespoir et la pensée de lui là-bas, allongé sur le côté dans cette position, avec son visage fiévreux et pâle, les nausées et l’odeur aigrelettes des vomissures, maintenant que vous n’avez presque plus à vous raccrocher à la pensée d’une chose qui peut être faite, parvenir jusqu’ici et sonner à sa porte, et que l’on vous ouvre et lui parler ou lui laisser un message pour sa venue
et vos pensées ne vont pas au-delà, à ce moment-là vous n’en demandez pas plus, pas davantage, tous vos désirs concentrés sur cet unique objectif à lui de venir et d’être là

et c’est alors que vous êtes prête à renoncer, prête à vous asseoir là, sur la plus haute des marches du perron en plein soleil avec vos lunettes et votre chapeau, et à rester peut-être jusqu’à son retour, jusqu’à la nuit s’il le faut, c’est alors que la porte s’ouvre, s’entrebâille plutôt, sur de mystérieuses zones d’ombres, un visage à peine entraperçu qui y demeure et le temps de pouvoir reconnaître s’il s’agit d’une femme ou d’un homme, vous êtes surprise de voir que ce doit être lui d’après ce que vous vous souvenez en entendre, ce visage d’homme âgé qui est comme le jardin du pavillon, comme l’allée envahie par les mauvaises herbes, lui par la barbe non taillée, sale, et où même demeurent des débris de nourriture ou de tabac, lui, avec les brettelles appendues, ballantes, et la chemise ouverte, dépoitraillé, avec une toison grise de vieil homme vulnérable saisi par l’âge, avec ces yeux qui clignent à la lumière du dehors, alourdis par les poches des paupières supérieures et creusés par les inférieures où larmoie une muqueuse sanguinolente, humide et tremblotante, et ce regard qui cherche à démêler votre visage et à y reconnaître une vague connaissance, ne sachant pas s’il date de la veille, d’un bar, d’une nuit, s’apprêtant déjà à des dénégations, des protestations et à refermer la porte pour retourner sans doute s’avachir sur un lit dans une chambre aux volets clos

c’est votre voix alors qui s’empare de vous et que vous entendez sans prendre la décision de parler, sans avoir le temps de réfléchir à ce que vous allez dire, sans le temps pour vous de composer un visage, un ton, de donner une intonation, rien de tout cela, oui, vous entendez votre voix et les mots qui sortent de votre bouche dans une espèce de bousculade affolée, suppliante, exactement comme à vous trouvez à genoux devant cette ombre qui maintient la porte entrebâillée, qui ne bouge pas, et ne semble pas comprendre, peut-être même pas entendre
et après un temps infiniment long il vous répond que
Non, non, il n’exerce plus, qu’il faut vous adresser à un des deux
il ne dit pas dit confrères
autres qui exercent encore, qu’il ne peut pas aujourd’hui, qu’il a un empêchement, et pour finir il vous dit qu’il ne se trouve pas en état, et pour dire cela il entrouvre un peu plus la porte et vous voyez mieux la silhouette à l’intérieur et sa fatigue comme à en être une illustration, et vous le regardez, vous le regardez alors que votre voix se tait, que les mots s’épuisent, et votre regard alors comme dans ce portrait d’une femme qui tourne le profil de son visage et de son désarroi et où chaque trait exprime la colère et la solitude des guerres solitaires des femmes, il doit à ce moment-là lire quelque chose que vous vous ne pouvez pas voir, que vous ne savez même pas mettre dans ce regard, car alors il vous invite à entrer en ouvrant plus largement la porte et il vous laisse là dans le vestibule en vous disant de l’y attendre et qu’il se prépare

mais le temps de demeurer dans le couloir, vous voyez par la porte ouverte sur le jardin le vert presque incroyable d’un bout de pelouse avec son odeur d’herbe fraîchement tondue et humide encore sous l’ombre d’un arbre au tronc cicatrisé et à l’écorce épaisse comme une vieille peau couturée et une de ses branches basses avec des jeunes feuilles d’un vert encore tendres et des bourgeons tout gluant de sève et dressant leurs obscènes turgescence, vous avez vu au sol quelques objets éparpillés devenus inutiles sur l’herbe, une chaise longue au tissu déchiré, délavé par l’alternance des pluies et du soleil qui pend en lambeaux, un grille à charbon de bois sur un trépieds qui achève de rouiller
et vous entendez des cris tout proches et ces bris d’images comme d’une désolation cassée s’associent avec celles des objets autour de vous
le porte-parapluies en cuivre repoussé où sont fichés un large parapluie de golf, plusieurs bâtons de marche taillés dans des branches droites et plus ou moins habilement ouvragés au couteau, mais au travail inachevé et quelques cannes
la vue sur l’escalier avec son molleton, moquette rouge fatiguée, qui peluche, et ses tringles de cuivre qui ont bien besoin d’être astiquées
le portemanteau avec un chapeau de paille et un vieux loden, une sacoche pendue par sa sangle
la console au plateau de marbre veiné de bleu avec différents objets oubliés là
un bouquet de fleurs séchées, des immortelles notamment, dans une belle poterie ancienne vernissée avec un bec et deux anses
un trousseau de clé
des papiers apparemment sortis d’une poche où ils se froissent
un couffin en sparterie dans lequel se trouvent trois coloquintes veinées de vert et de jaune et une courge verruqueuse d’un orange flamboyant qui paraît vernie
console surmontée d’une grande glace au sommet retenu par deux cordelets et au cadre fatigué, écorné, de plâtre doré qui laisse voir à certains endroits l’armature
et là vous voyez l’image d’une folle au visage ravagé parmi les tavelures et les taches de son du miroir comme embué, et lorsque vous voyez cette image elle vous repousse aussi sûrement elle vous chasse d’ici et vous allez attendre dehors sur le perron

et lorsqu’il revient habillé à la hâte, mais non plus dépoitraillé et les brettelles appendues avec son chapeau et ses curieuses lunettes retenues par leur cordon sur sa nuque, avec à la main sa vieille sacoche, lorsque vous le regardez et que vous remarquez la transformation opérée en lui, que ses mains ne tremblent plus, ou du moins plus autant, et que la sueur à son front diminue, peut-être absorbée par le mouchoir aux quatre coins noués dont on vous dit qu’il fait partie de son accoutrement, que vous parcourez lui devant sans vous attendre bien que de petite taille et ventripotent, il n’a plus rien de l’homme âgé et fatigué de tout à l’heure mais semble au contraire insufflé d’une énergie renouvelée alors que vous, encore essoufflée par la course pour venir jusqu’à ce pavillon par les rues désertes et assommées de chaleur, vous peinez à sa suite
oui, alors qu’il revient et qu’il passe devant vous, vous sentez l’odeur qui surmonte celles associées mêlées de son tabac, de la laine de son maillot et de sa sueur, vous sentez cette odeur qui vous écœure et vous fait peur en même temps

et lorsqu’il vous invite à monter dans sa voiture, vous refusez en pensant que vous allez plus vite à pied et même en doutant de son antique guimbarde pouvoir jamais démarrer et vous ne voulez plus rester éloignée de lui là-bas, et à ce moment-là où vous commencez à vous éloigner après entendre le bruit du démarreur de la voiture s’étouffer à plusieurs reprises, alors que vous vous retournez au cours d’un silence, vous le voyez au volant sortir de la poche intérieure de sa veste un de ces flacons de métal argenté, incurvé et gainé de cuir, où après avoir dévissé le petit bouchon brillant, vous le voyez boire au goulot une rasade, puis une autre, si bien que vous mettez au compte des tentatives désespérées celle-ci, que vous êtes folle d’accomplir, en donnant raison à ce moment-là à ceux qui tentent de vous en dissuader et vous préparant à n’en attendre rien

et vous revenez échevelée et en sueur, cœur battant, les mains se frottant l’une l’autre, se tordant l’une l’autre, les mains comme deux affolées qui se blottissent, puis se déprennent sans jamais trop s’éloigner, sans cesser vraiment de se toucher dans de longs adieux sans cesse remis, et vous revenez pour entrer à nouveau dans cette chambre dont déjà s’empare l’odeur de la maladie, de la sueur, de la fièvre, de la cuvette où s’attiédissent les glaires et les vomissements, dans le silence inhabituel des pièces et les persiennes à demi closes, la fenêtre entrebâillée à peine, un pot de faïence avec dedans deux roses déjà défraîchies, posé sur le rebord pour qu’il n’incommode pas le malade alité et dans le silence le bourdonnement d’une abeille ou peut-être est-ce une guêpe

mais lui comme désormais entêté, buté, lancé comme un bœuf, décidé à parvenir au bout de son sillon, animé d’une force nouvelle, le regard changé, il arrive précédé du bruit de sa voiture, son vieux modèle, plus vieux encore que la vieille voiture, petit, ventripotent, avec ses antiques bretelles à l’extrémité desquelles s’accrochent les amples pantalons à des doubles boutons, avec la chemise aux revers des manches et au col usés jusqu’à la trame, comme d’un homme qui vit sans l’environnement et la protection d’une femme, avec un bouton qui manque et qui laisse voir dessous par l’entrebâillement du tissu un morceau de peau d’une blancheur incroyable, avec la proéminence de son ventre de buveur de bière et de toutes sortes d’autres liquides sous réserve qu’il possède une teneur en alcool avérée, avec son antique chapeau de paille qu’il prétend être un Panama, mais qui n’en est pas un, et dont la paille s’effrite et sous lequel il tient à son habitude, à laquelle plus personne d’ici ne fait désormais attention, à glisser son ample mouchoir de coton imprimé noué aux quatre coins qui lui couvre la tête comme un bandana, et qui déborde du chapeau qui doit le protéger de la sueur mais qui ne le protège pas, car ce n’est pas une sueur due à la chaleur, ni au soleil, mais due à l’alcool, surtout lorsqu’il en manque, lorsqu’il commence à en ressentir le manque, et que ses mains, ses doigts commencent à trembler

il arrive ridicule et incongru, anachronique et image vieillie, métaphore morte, que personne ne songe à rajeunir, le vieux médecin de campagne truculent et alcoolique mais Attention au diagnostic sûr, voire infaillible, surtout lorsqu’il boit, vous remarquez, parce qu’à jeun c’est moins sûr, le vieux médecin de campagne brusque et grognon, qui cache son émotivité, sa compassion derrière la brutalité de ses façons et qui noie dans l’alcool un mystérieux secret

il arrive, alors que vous le guettez, que vous en guettez la venue depuis le perron de l’entrée sous l’ombre et le soleil démêlés par la trame de la treille comme une de ces images de la presse régionale avec les ombres et les lumières transformées en petits points noirs ou en petits points de rien du tout, de pas d’encre sur le papier

il arrive, et avant de s’extirper, de s’extraire, d’émerger, et de souffler, il prend le temps encore de visiter le flacon de la poche intérieure de sa veste, et barbe sale et lunettes archaïques, pour parfaire l’image sans mentir puisqu’il est bien ainsi, comme à vouloir se conformer

il arrive, et vous le regardez sans savoir s’il vous faut le regarder comme le messager d’un destin déjà sanglé dans des vêtements de deuil, ou bien s’il vous faut le voir comme l’homme de la science en butte aux assauts du destin
d’une science qui paraît bien faible et dérisoire avec son sac de cuir fatigué, craquelé, fendillé, où logent ses antiques instruments, son stéthoscope qui doit dater de ses années d’internat, son petit marteau nickelé, ses ordonnances qu’il écrit et qu’il signe de son stylographe, mot qu’il emploie pour cultiver jusqu’au bout sa désuétude, dont il dévisse le capuchon lorsqu’il s’installe à la table de ces cuisines de fermes, des ces grandes maisons sombres humides et à l’intérieur toujours un peu froid, et toujours triste, qu’on lui fait une place parmi le fouillis toujours présent, qu’on passe un coup de torchon hâtif sur la toile cirée, couturée et balafrée, décolorée par l’eau de Javel, et il ne répugne pas, jamais, lui, comme ses confrères, quelle que soit l’heure, au petit coup qu’on lui propose car on connaît partout son penchant et on sait qu’il n’est pas besoin d’attendre pour le resservir et même qu’au bout d’un certain nombre de verres il n’est plus besoin de le resservir, car il se sert tout seul en s’emparant de la bouteille, et que le plus souvent il la vide, avalant n’importe quoi, depuis le vin rouge de pire qualité jusqu’à ces préparations que font les femmes et qui macèrent des années durant derrière la vitre sale d’un buffet et qu’elles servent dans de petits verres épais et minuscules où l’on voit en transparence les défaut de la matière qui forme comme des yeux, des remous d’une eau figée où la vue se trouble et que l’on vide d’un coup en faisant la grimace, mais lui ne la fait pas

oui, il arrive et vous vous tordez les mains en l’accueillant et en le faisant entrer dans la pièce où il repose sur le côté en chien de fusil, pâle et fiévreux, le visage semblable déjà à un masque mortuaire et vous vous dites
Je ne dois pas penser des choses pareilles
en sentant les larmes monter à vos yeux sans pouvoir en franchir la barrière, car à ce moment-là c’est comme à n’en avoir plus, plus de larmes asséchées par l’inquiétude, l’angoisse, la peur viscérale, animale, qui ronge et mange tout au-dedans de vous, comme un acide, une rouille, une décomposition

et comme toujours, il s’emporte après tout et après rien, et eux qui sont d’ici, n’y font pas attention ou alors tiennent leur rôle dans une distribution déjà faite depuis longtemps, aux répliques connues par cœur

et c’est fini, la consultation est finie, il dit qu’il a terminé, et vous attendez que tombe de ses lèvres les paroles rassurantes que vous vous répétez en vous disant qu’il n’est pas raisonnable de votre part de vous mettre dans des états pareils, que ce ne peut être autre chose qu’une fièvre, une de ces maladies infantiles qu’il est préférable de contracter quand il en est le temps, et contrairement à votre attente, il ne procède pas à ses brusqueries ou à ses plaisanteries ordinaires, mais au contraire demeure inhabituellement silencieux et discret, et il en oublie même de demander un verre au moment de s’attabler, et vous le voyez soupirer, et plus que tout pour, non pas vous inquiéter, car à ce moment-là vous franchissez depuis longtemps la frontière de l’inquiétude, mais pour vous statufier, vous le voyez s’asseoir et s’éponger le front, et surtout, surtout, demander un verre d’eau et si sur le coup vous n’y prêtez pas attention, par la suite c’est ce verre d’eau qui rassemble toute votre inquiétude, qui signe les paroles qu’il ne prononce pas encore, et qu’il dit ensuite, oui, tout se concentre dans ce verre d’eau demandé, qui signifie l’équivalent d’une condamnation

et c’est toute cette pesanteur des choses, cette lourdeur, qu’il vous semble percevoir dans ces personnages qui tentent de s’en composer un, sans parvenir à échapper à ce qui est ailleurs un cliché mais qui peut-être ici, pour les gens d’ici, est à un moment ou à un autre une originalité, une excentricité, oui, vous le regardez avec cette fatigue de devoir faire semblant de croire encore à son personnage et à ses accessoires, de donner la réplique, et lui aussi maintenant semble las de ce personnage qu’il joue, et qu’il use aussi, et dont il se demande dans de bref moment de lucidité s’il n’est pas une espèce de charité que les gens d’ici lui font

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— Alors, et toi, me dis L’Autre soudain alors que cela faisait plus d’une heure que nous parlions.
— Moi ?
— Oui, oui, toi…
Il y a eu un court silence. Il s’était retourné une seconde vers moi.
— Moi, je voulais une vie.
J’expirai la fumée que je venais d’avaler.
— Je la voulais pas meilleure qu’une autre, mais je voulais que ce soit la mienne.

C’est bien toujours la même histoire, allez ! Ombre, cris, pistons, rigodons. Tournez manèges, et à tous les passants encore ! Ma chambre, moi, elle est tout ouverte ! Tout le monde y défile, ça y va à la manœuvre ! C’est le pavé, ma descente de lit. Y’a foule tous les matins, ça piétaille, bouquille, tant et des plus... Je vais vous dire, j’en ai rêvé du désert. Toutes les rues que j’ai rêvées, moi, bien vides du chaland... Ça me casse, tiens, rien que d’y penser. Ça appelle bernique ! T’affouille ! Mon grenier, il rameute, le bruit que ça fait là-haut ! Et l’œil chiasseux, ça pète du nord jusqu’au bout. J’ai plus de trésors, on m’a tout pris, spolié, vidé, trucidé, cent, mille fois, écartaillé par les pompeurs de République, claque ! La liberté, je vais vous dire, ça appelle les chaînes.

Désormais rompu par ce mot premier Comme un pain que des mains écartèlent Celui-là se dissout s’enfuit avant disparaître Où celle-ci se déroule se construit après naître Déjà ce je que j’usurpe attend sa fin Qui Elle vient imminemment là Parole désormais close absoute abolie à peine naître Abandonnée à un mot qui le sera sans l’être Cède après ton dernier Devant celui qui te suit sans lettre

ADOPTER DES PARENTS
Notre rubrique s’intéresse aujourd’hui au problème peu connu de l’adoption de parents.
Je recommande vivement l’adoption de parents ; il est beaucoup plus facile d’adopter des parents que des enfants ; l’adoption de parents ne présente que des avantages par rapport à l’adoption d’enfant, toujours hasardeuse. En adoptant des parents, on sait où on va : leur vie est faite, elle n’est plus à faire : on sait ce qu’on adopte tandis que des enfants, des enfants, avec tout cet avenir devant eux, c’est très hasardeux, l’avenir, tenez, moi, par exemple, je voulais devenir général lorsque j’étais enfant parce que je trouvais l’uniforme de cérémonie élégant et que j’avais appris que l’État en fournissait deux, un d’été et un d’hiver…
Bref, en adoptant des parents, on lève toutes les hypothèses qui grèvent sourdement comme des hypothèques cette masse encombrante d’avenir à venir. Les parents, eux, ils l’ont derrière eux leur avenir, on peut s’y pencher, établir des comparaisons avant de choisir car l’adoption de parents réclame un examen attentif et quelques précautions avant de s’engager définitivement ; les parents que l’on adopte font beaucoup moins d’usage que les enfants, du moins en général ; ils durent moins longtemps, forcément puisqu’ils ont beaucoup moins d’avenir devant eux si bien que si l’on se trompe sur le choix, les conséquences en sont moins fâcheuses.
Bon, il ne faut pas demander la lune. Il faut prendre les parents adoptés comme ils sont. Ils ne changeront plus. Un bébé, un bébé, tout change et vite, je ne vous dis que ça ! Et parfois du tout au tout. Vous le prenez joufflu, et vingt ans plus tard il est maigre comme un clou et il passerait entre le mur et l’affiche sans la décoller ; vous le prenez pas trop gros, vous dites « vous m’en mettrez un pas trop gros, cette fois-ci, monsieur le boucher (pardon, là c’est pour l’escalope) » et puis, à quatorze ans vous vous retrouvez avec un obèse qu’il faut vêtir et encore en triple X comme un haltérophile.
Parfois, cela va encore plus loin, vous demandez un petit garçon, et puis cela va se faire changer de sexe à Amsterdam ou au Maroc et vous vous retrouvez avec une femelle qui a du mal à tenir sur ses talons aiguilles. Non, je n’ai jamais entendu parler de parents qui changeaient de sexe ; le risque, s’il existe, doit être minime.
Les frais sont moindres en matière d’éducation ; en revanche, ne croyez pas abaisser les frais de couches-culottes si vous prenez des parents trop âgés. Je ne le recommande pas : ils commencent à fuir. Vérifiez toujours l’étanchéité de chaque parent que vous envisagez d’adopter, en particulier du papa. Le papa a tendance avec sa prostate à avoir des problèmes, passé, disons cinquante ans. Il met beaucoup plus de temps à pisser, le jet est moins dru, et pour l’égouttage c’est tout une affaire. Comme un robinet forcé, ça goutte. Je déconseille formellement l’adoption des énurétiques. Cela ne s’arrange pas ; des enfants peuvent encore être éduqués, s’il convient à coups de triques, mais des parents âgés, il faut se faire une raison et poser une alèse.
En matière de santé, cela revient à peu près au même. Sauf que des parents, il est plus facile de le prendre à la légère en leur disant lorsqu’ils se plaignent qu’ils se font des idées ; pour peu qu’ils perdent un peu la tête, ils finiront par douter, par le croire : vous gagnez du temps sur l’hospitalisation et les frais médicaux.
Dans notre prochaine rubrique : ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR

ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR
Il faut bien réfléchir avant d’adopter des parents de couleur. Chez ces gens-là, il faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas comme nous, la preuve : ils ne sont pas de la même couleur pour commencer ! Figurez-vous, ils font tout à l’envers : les parents de couleur ont l’habitude d’être respectés, je vous demande un peu… D’être servi, de manger toute la viande, si ça se trouve… On croit rêver. Taratata, pas de ça Lisette ! Mettez le holà immédiatement. S’ils veulent être adoptés par des gens civilisés, les parents de couleur doivent en adopter les us, les coutumes et les maisons de retraite, un point c’est tout. Commencez par les habituer graduellement, il faut rester humain, en les laissant seuls dans l’appartement avec une provision de boîtes de Canigou (n’oubliez pas de leur laisser à proximité un ouvre-boîte), pendant un week-end, puis les vacances d’hiver et enfin celles d’été. Rudoyez-les de temps en temps, puis de plus en plus fréquemment pour les accoutumer au traitement des aides-soignantes. Traitez-les de vieux cochons s’ils ont pissé au lit. Mettez-leur une bavette. Forcez-les à manger, en particulier s’ils n’ont pas faim ou ce qu’ils n’aiment pas. Au besoin attachez-les sur leur chaise. Si une visite vous surprend en train de les gaver ainsi, prenez un air désolé « Si vous saviez les soucis qu’ils me donnent, c’est bien simple, si je les laissais faire, ils ne mangeraient plus… ». En général ça marche très bien et vous recueillerez la sympathie de l’entourage qui vous plaindra bien d’avoir des parents si difficiles et qui leur jettera de plus un regard sévère et parfois même leur dira « tu n’as pas honte de faire ainsi des cheveux blancs à tes enfants adoptifs ? ». Si le vieux tente de bavoter une réponse, coupez-lui la parole aussi sec d’un grand coup de torchon (rêche de préférence) sur le clapet avec le commentaire (mezzo voce) « et en plus, si je vous disais : il bave… », et levez les yeux au ciel.
Si vous ne prenez pas un couple, faites attention avec les veufs ou les veuves. En particulier, surveillez-les pour qu’ils ne se masturbent pas. Contrairement à une idée fort répandue, ça leur tient encore chevillé au corps, on leur donnerait le bon Dieu sans confession et puis ils se touchent ! Faites-leur honte, vieux chameaux !
Le décès est l’aboutissement logique. Que voulez-vous, on voudrait les garder mais un jour il faut qu’ils s’en aillent. Ils quittent le nid, comme les petits oiseaux. Versez quelques larmes. Éplorez-vous en public. N’en reprenez pas tout de suite. Attendez un peu. Ne jetez pas les affaires qui peuvent resservir.