Je t’aime, Jeune Homme moi-même, je t’aime, oui, cela va t’étonner, de me ressembler et de me rassembler, à travers ces mots où je cherche sans fin à relier tous les fils déliés de ma vie, ces mots qui jaillissent parfois avec la fulgurance des étoiles, ces fils qui se nouent en fils, celui dont je suis le père orphelin, Jeune Homme, mon fils.

J'écoute : le bruit du robinet qui fuit, pas si bête
Je regarde : ma ligne de vie, décidément bien longue
Je lis : ce qui me tombe sous la main : V. S. Naipaul (Un chemin dans le monde) et, bien sûr, indispensable Faulkner (le Domaine)
Je joue : à la roulette (la russe)
Je mange : ce que je trouve, des cochonneries locales...
Je bois : de l'eau dans la cour
Je cite : "L'amour, c'est l'infini à la portée des caniches" Louis-Ferdinand, de mémoire...
Je pense : à me coucher
Je rêve : à mes cauchemars
(mis à jour mercredi 11 avril 2007 à 20:47)

10/05/2007

10/05/07 - 01:55

Infanticide 4

et je me dirige vers le lavoir municipal qui n’est pas encore restauré, qui est encore utilisé par les deux lavandières dont je me rappelle encore les noms, et qui viennent en poussant chacune une brouette chargée du linge qu’elles font bouillir avec de larges copeaux de savon dans de vastes lessiveuses de zinc, et elles travaillent à genoux sur une paillasse de chiffons penchées sur le plan incliné de bois blanchi par l’eau de Javel, et elles appliquent de grands coups de battoir sur leur linge, et le courant emporte à la surface de la rivière d’abord hésitantes les nombreuses bulles de savon où s’irisent les couleurs décomposées de la lumière comme en de minuscules arcs-en-ciel fragiles qui marquent de leur danse les multiples mouvements capricieux de l’eau, et parfois l’une des deux laisse échapper une pièce de linge que le courant emporte, et alors vient un essoufflement (l’une) ou un regard de corbeau sous des sourcils broussailleux (l’autre) réclamer à grands cris le râteau muni d’un long manche qui demeure toujours contre le tronc de l’épicéas pour récupérer à la rivière le linge qui file avant que le courant ne l’emporte tout à fait, et l’eau toujours très froide même en plein été rougit définitivement leurs mains qui semblent des écrevisses cuites au court-bouillon, et elles vont ainsi même l’hiver châtier leurs genoux, leurs mains, leurs reins, de longues heures à rincer le linge des autres, et les gens de cette région recourent pour les désigner à l’article patronymique, et ce lavoir est un lieu où j’aime venir, et j’y viens de préférence lorsqu’il ne s’y trouve personne, et seule j’aime sous le toit à double pente, couvert d’ardoises bleues et moussues avec le temps, communier avec l’eau dont la présence sous mes pieds, devant mes yeux, s’étale avec une majesté immuable et meuble le silence d’une rumeur, d’un bruissement, de mille onomatopées, d’être vivant car l’eau possède son odeur

et je prends la route Verte qui longe la berge et les eaux froides et limpides de la rivière

et je lâche la main de la chose, alors que je marche sur la berge, et je lui dis de jouer d’aller jouer, je lui dis de ne pas s’occuper de moi, je lui dis de regarder les poissons dans la rivière sous les longues chevelures des mousses ou bien de chercher des larves de phryganes, tandis qu’assise sur un des bancs qui font face à la rivière, et qui tournent le dos à la route déserte, je regarde le courant que l’on peut voir qui passe à cause des petites bulles ou des reflets à la surface qui sont emportés et qui tournoient, mais il demeure obstinément à mes pieds, stupidement accroché à mes pieds, à faire je ne sais quoi dans cette minuscule zone où les pieds des promeneurs ont raclé le sol et empêché l’herbe de pousser, et je lui dis encore
Mais vas donc jouer

je lui dis d’aller jouer, car je veux qu’il s’éloigne, sa présence me pèse, alors comme il ne bouge pas, comme il lève vers moi un regard imbécile qui ne comprend pas, alors qu’il est accroupi comme il se tient toujours, ridiculement accroupi à mes pieds sur ce sol raclé, je me lève et je lui dis
Viens nous allons marcher

et je le prends par la main et je marche sur le sentier que les pas des promeneurs ont tracé tout au bord de la berge
mais l’essaim tourne autour de moi, Oh, je ne le veux pas, parce que je me rends compte de l’horreur de mes pensées, de ce geste que je pense, ou de cet accident qui doit s’accomplir, non, ce n’est pas cela, je veux échapper parce qu’il me semble que c’est quelque chose d’écrit, quelque chose auquel je ne peux pas échapper, que c’est ce qu’on appelle un destin, et tout en moi se rebelle contre cette idée que de ma vie, un épisode peut ainsi être écrit sans à moi être donné la liberté d’agir, sans à moi être donné la liberté de pouvoir choisir, comme à n’être qu’une créature manipulée que l’on pousse ni plus ni moins qu’une pièce sur un échiquier et qu’ainsi je dois servir des desseins que j’ignore, c’est contre cela que je me rebelle, et non pas contre l’accident lui-même, contre cet appel de l’eau qui semble non pas clamer avec bruit son désir, mais le susurrer, le murmurer avec insistance, le chuchoter à mon oreille, comme font les gens parfois dans les séances d’hypnose, ou bien comme on imagine qu’ils font, oui, je veux m’éloigner de la berge, et de la rivière, et de l’eau, et je tire la chose appendue à mon bras, je traverse la route désolée et déserte à cette heure

et je reviens sur mes pas et j’entre dans le jardin, je passe la touffe de noisetier où chaque année sortent de terre les premières perce-neige et à côté du lilas où poussent au pied les violettes

puis j’arrive dans la cour sous la treille, et là j’hésite, et je me rends compte que je suis au-dessus de la source, que je suis exactement sur les deux tôles qui s’ouvrent comme un livre ou un portefeuille, et sous lesquelles sourd ce bruit d’eau ferrugineuse, et c’est le chant de l’eau qui recommence, et qui semble m’appeler et mes pas me poussent vers le vivier, vers le lavoir, vers le petit bassin en ciment, et vers l’eau du radier, vers son chant, ses murmures, et ses appels, car l’eau ici est de toute part, et où que je veux aller, où que je veux diriger mes pas, entraîner à ma suite la chose appendue, tout m’appelle vers cette eau présente de toute part

et je passe à côté de l’escarbilleur, à côté du billot juste devant le portail de la basse-cour, et qui sert à séparer la cendre des résidus de charbon non entièrement brûlés lorsqu’il faut vider le foyer de la cuisinière

et je franchis la clôture, un haut grillage qui sépare la bande de terrain dédiée à la basse-cour du côté du jardin et du fossé avant le pré, durant la belle saison la plate-bande assez étroite qui borde le grillage du côté du jardin est plantée de dahlias surtout, qui atteignent plus d’un mètre cinquante, tout à l’extrémité avant le fossé il y a plusieurs groseilliers dont un groseillier à maquereaux, et je sens le velouté des feuilles lorsque je détache une petite grappe qui éclate d’écarlate, et les lèvres légèrement serrées tirer la minuscule rafle pour égrappiller les fruits qui s’écrasent en bouche dans un concert acidulé

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— Alors, et toi, me dis L’Autre soudain alors que cela faisait plus d’une heure que nous parlions.
— Moi ?
— Oui, oui, toi…
Il y a eu un court silence. Il s’était retourné une seconde vers moi.
— Moi, je voulais une vie.
J’expirai la fumée que je venais d’avaler.
— Je la voulais pas meilleure qu’une autre, mais je voulais que ce soit la mienne.

C’est bien toujours la même histoire, allez ! Ombre, cris, pistons, rigodons. Tournez manèges, et à tous les passants encore ! Ma chambre, moi, elle est tout ouverte ! Tout le monde y défile, ça y va à la manœuvre ! C’est le pavé, ma descente de lit. Y’a foule tous les matins, ça piétaille, bouquille, tant et des plus... Je vais vous dire, j’en ai rêvé du désert. Toutes les rues que j’ai rêvées, moi, bien vides du chaland... Ça me casse, tiens, rien que d’y penser. Ça appelle bernique ! T’affouille ! Mon grenier, il rameute, le bruit que ça fait là-haut ! Et l’œil chiasseux, ça pète du nord jusqu’au bout. J’ai plus de trésors, on m’a tout pris, spolié, vidé, trucidé, cent, mille fois, écartaillé par les pompeurs de République, claque ! La liberté, je vais vous dire, ça appelle les chaînes.

Désormais rompu par ce mot premier Comme un pain que des mains écartèlent Celui-là se dissout s’enfuit avant disparaître Où celle-ci se déroule se construit après naître Déjà ce je que j’usurpe attend sa fin Qui Elle vient imminemment là Parole désormais close absoute abolie à peine naître Abandonnée à un mot qui le sera sans l’être Cède après ton dernier Devant celui qui te suit sans lettre

ADOPTER DES PARENTS
Notre rubrique s’intéresse aujourd’hui au problème peu connu de l’adoption de parents.
Je recommande vivement l’adoption de parents ; il est beaucoup plus facile d’adopter des parents que des enfants ; l’adoption de parents ne présente que des avantages par rapport à l’adoption d’enfant, toujours hasardeuse. En adoptant des parents, on sait où on va : leur vie est faite, elle n’est plus à faire : on sait ce qu’on adopte tandis que des enfants, des enfants, avec tout cet avenir devant eux, c’est très hasardeux, l’avenir, tenez, moi, par exemple, je voulais devenir général lorsque j’étais enfant parce que je trouvais l’uniforme de cérémonie élégant et que j’avais appris que l’État en fournissait deux, un d’été et un d’hiver…
Bref, en adoptant des parents, on lève toutes les hypothèses qui grèvent sourdement comme des hypothèques cette masse encombrante d’avenir à venir. Les parents, eux, ils l’ont derrière eux leur avenir, on peut s’y pencher, établir des comparaisons avant de choisir car l’adoption de parents réclame un examen attentif et quelques précautions avant de s’engager définitivement ; les parents que l’on adopte font beaucoup moins d’usage que les enfants, du moins en général ; ils durent moins longtemps, forcément puisqu’ils ont beaucoup moins d’avenir devant eux si bien que si l’on se trompe sur le choix, les conséquences en sont moins fâcheuses.
Bon, il ne faut pas demander la lune. Il faut prendre les parents adoptés comme ils sont. Ils ne changeront plus. Un bébé, un bébé, tout change et vite, je ne vous dis que ça ! Et parfois du tout au tout. Vous le prenez joufflu, et vingt ans plus tard il est maigre comme un clou et il passerait entre le mur et l’affiche sans la décoller ; vous le prenez pas trop gros, vous dites « vous m’en mettrez un pas trop gros, cette fois-ci, monsieur le boucher (pardon, là c’est pour l’escalope) » et puis, à quatorze ans vous vous retrouvez avec un obèse qu’il faut vêtir et encore en triple X comme un haltérophile.
Parfois, cela va encore plus loin, vous demandez un petit garçon, et puis cela va se faire changer de sexe à Amsterdam ou au Maroc et vous vous retrouvez avec une femelle qui a du mal à tenir sur ses talons aiguilles. Non, je n’ai jamais entendu parler de parents qui changeaient de sexe ; le risque, s’il existe, doit être minime.
Les frais sont moindres en matière d’éducation ; en revanche, ne croyez pas abaisser les frais de couches-culottes si vous prenez des parents trop âgés. Je ne le recommande pas : ils commencent à fuir. Vérifiez toujours l’étanchéité de chaque parent que vous envisagez d’adopter, en particulier du papa. Le papa a tendance avec sa prostate à avoir des problèmes, passé, disons cinquante ans. Il met beaucoup plus de temps à pisser, le jet est moins dru, et pour l’égouttage c’est tout une affaire. Comme un robinet forcé, ça goutte. Je déconseille formellement l’adoption des énurétiques. Cela ne s’arrange pas ; des enfants peuvent encore être éduqués, s’il convient à coups de triques, mais des parents âgés, il faut se faire une raison et poser une alèse.
En matière de santé, cela revient à peu près au même. Sauf que des parents, il est plus facile de le prendre à la légère en leur disant lorsqu’ils se plaignent qu’ils se font des idées ; pour peu qu’ils perdent un peu la tête, ils finiront par douter, par le croire : vous gagnez du temps sur l’hospitalisation et les frais médicaux.
Dans notre prochaine rubrique : ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR

ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR
Il faut bien réfléchir avant d’adopter des parents de couleur. Chez ces gens-là, il faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas comme nous, la preuve : ils ne sont pas de la même couleur pour commencer ! Figurez-vous, ils font tout à l’envers : les parents de couleur ont l’habitude d’être respectés, je vous demande un peu… D’être servi, de manger toute la viande, si ça se trouve… On croit rêver. Taratata, pas de ça Lisette ! Mettez le holà immédiatement. S’ils veulent être adoptés par des gens civilisés, les parents de couleur doivent en adopter les us, les coutumes et les maisons de retraite, un point c’est tout. Commencez par les habituer graduellement, il faut rester humain, en les laissant seuls dans l’appartement avec une provision de boîtes de Canigou (n’oubliez pas de leur laisser à proximité un ouvre-boîte), pendant un week-end, puis les vacances d’hiver et enfin celles d’été. Rudoyez-les de temps en temps, puis de plus en plus fréquemment pour les accoutumer au traitement des aides-soignantes. Traitez-les de vieux cochons s’ils ont pissé au lit. Mettez-leur une bavette. Forcez-les à manger, en particulier s’ils n’ont pas faim ou ce qu’ils n’aiment pas. Au besoin attachez-les sur leur chaise. Si une visite vous surprend en train de les gaver ainsi, prenez un air désolé « Si vous saviez les soucis qu’ils me donnent, c’est bien simple, si je les laissais faire, ils ne mangeraient plus… ». En général ça marche très bien et vous recueillerez la sympathie de l’entourage qui vous plaindra bien d’avoir des parents si difficiles et qui leur jettera de plus un regard sévère et parfois même leur dira « tu n’as pas honte de faire ainsi des cheveux blancs à tes enfants adoptifs ? ». Si le vieux tente de bavoter une réponse, coupez-lui la parole aussi sec d’un grand coup de torchon (rêche de préférence) sur le clapet avec le commentaire (mezzo voce) « et en plus, si je vous disais : il bave… », et levez les yeux au ciel.
Si vous ne prenez pas un couple, faites attention avec les veufs ou les veuves. En particulier, surveillez-les pour qu’ils ne se masturbent pas. Contrairement à une idée fort répandue, ça leur tient encore chevillé au corps, on leur donnerait le bon Dieu sans confession et puis ils se touchent ! Faites-leur honte, vieux chameaux !
Le décès est l’aboutissement logique. Que voulez-vous, on voudrait les garder mais un jour il faut qu’ils s’en aillent. Ils quittent le nid, comme les petits oiseaux. Versez quelques larmes. Éplorez-vous en public. N’en reprenez pas tout de suite. Attendez un peu. Ne jetez pas les affaires qui peuvent resservir.