08/04/2007Fonds de tiroirs 13La Walkyrie, c’était une femme de petite taille et de fort caractère. Toujours enturbannée, elle fumait comme un sapeur l’une derrière l’autre des maïs sans filtre et toujours jouait de son attirail : fume-cigarette, allumettes en boîte familiale, paquet de cigarettes. Elle vivait dans un appartement d’un immeuble avenue Fallières à Séphary-la-Reine, dont ils se trouvaient propriétaires avec son agonisant, ce qui les plaçait à part dans la constellation familiale car ils étaient les seuls à y avoir accédé, à la co-propriété.
Elle, elle aimait la jeunesse et se rangeait résolument de son côté. Les vieux sbires la barbaient. Ses relations avec les parents de Réelle étaient assez climatiques. Elle les intimidait, c’était une femme assez libre de convenances.
Elle avait une façon bien à elle de les recevoir de pied ferme et de les regarder, bref, c’était le zèbre de la famille, la Walkyrie. Alors elle avait tout reporté sur Réelle. Elles avaient des conversations dans la fumée des cigarettes, au bistrot, où la Walkyrie n’avait pas peur de s’exposer, pensez !, ni d’écluser de sérieux gorgeons et du sec ! Elles échangeaient des aveux et des conseils. Réelle lui avait tout dit de ce type rencontré, de leur idylle, elle lui avait sans doute donné à lire les lettres reçues. Si bien qu’avant même que je débarquasse, la Walkyrie et moi, nous avions été abreuvés de discours l’un sur l’autre. Elle, elle conseillait de foncer.
— N’écoute pas tes parents, leurs remontrances, ils ont raté leur vie, tous, et te feront rater la tienne, ça les démange le bonheur chez les autres, la jalousie, c’est leur sentiment dominant, avec toutes leurs rancœurs confites… Vas-y ma petite, vis ta vie, envoie-les dinguer les barbons, qu’ils grimpent au cocotier, non mais regarde-les, ces deux-là, ces peine-à-jouir, avec leurs mesquineries quotidiennes et leur pain rassis ! A-t-on idée !
Elle tirait un taf qu’elle faisait suivre d’un gorgeon.
Nous partîmes avec Réelle, et je l’attendis au bar-tabac, où déjà je prenais des habitudes, le temps qu’elle allât négocier avec la Walkyrie. L’affaire fut conclue et, le grigou désormais casé, nous retournâmes rue Théophile-Poilpot, pour des salutations aux deux forcenés. Ils étaient rentrés et s’attendaient à l’anisette et à la soirée télé bien méritée après leur dur labeur. S’ils tiraient la gueule, serait peu dire. Il ne l’attendait pas celle-là, le Génie des alpages dans la salle à manger, chez eux, là, ça alors ! C’était fort de café ! Mais il les poursuivrait partout cet énergumène ! On n’a pas idée ! La coupe fut pleine d’apprendre que la vioque, l’originale de la famille, qu’il fallait tout de même bien ménager eu égard à son statut familialement inégalé de propriétaire, qui en imposait, de future veuve et d’intestat supposée, la tabagique qui se commettait en spectacle dans tous les bistrots du quartier, l’hébergeait, le Génie des alpages ! La Walkyrie, celle-là, elle n’en perd pas une pour faire chier l’entourage !
Émile, son père, c’est simple, il en était tout abattu, sonné, K.O. Il ne songeait même plus à prendre un petit remontant. Chez Ginette, la mère, fièvre et fiel montaient. Ginette, je la connais désormais comme si je l’avais faite ! C’est une cocotte minute : elle se met à siffler qu’après un certain temps. Il lui faut son minutage pour accumuler la pression. Toute confite en crainte de la vie, des autres, de ce qu’on peut penser, et de tous les dangers qu’elle suppose de l’avenir, elle demeure dans un premier moment sur son quant-à-soi, dans la prudente expectative, le temps d’accumuler la vapeur et la frustration de son silence forcé. La force du silence prudent faiblit en valeur que la frustration grimpe. Elle atteint vite la cote d’alerte, frémit juste avant, et se déchaîne alors en un vomi de rancœurs recuites.
Mais elle n’en eut pas le temps ce soir-là. Nous devions partir au restaurant, avec Réelle, où nous invitait la Walkyrie. Cette nouvelle les éberlua d’indignation et l’idée de s’attabler les deux devant leur jambon-purée, le kil de rouge, l’assiette vide comme la chaise, de leur fillette, pendant que le trio infernal ferait ses agapes, acheva de les démolir. La vie est décidément bien injustement rebelle. Émile déjà avait renoncé à la lutte : les hommes, ça renonce vite. Ginette, elle, c’était une battante, je dois le lui reconnaître. Ne renoncerait jamais. Jamais s’avouerait vaincue. Niet.
Nous les quittâmes, abasourdis, nous légers. Ginette décida alors de s’en prendre à l’époux abhorré, jamais à la hauteur et toujours insuffisant.
— Mais nom de nom de nom de Dieu, tu vas donc toujours assister passif, vieille chique, mou de tout, d’avance résigné, tu ne peux donc pas, baderne, taper du poing. En as-tu d’abord des poings, vieille lavasse !
Et elle s’agitait dans la cuisine minuscule avec la table collée contre le mur et ses trois chaises autour, où ils jouaient aux quatre coins, en entrechoquant violemment la vaisselle du Prisunic.
— Ah, si j’étais un homme, ne cessait-elle pas de lui répéter…
Mais voilà, justement, elle n’en était pas un, n’en avait pas et finalement ce qu’elle lui reprochait le plus, c’était ça, cette fondamentale injustice qu’il eût, lui, ce qui lui faisait à elle si cruellement défaut alors que dans le même temps elle voyait bien qu’elle disposait de plus de courage, de mordant, que cette chique, comme elle le désignait toujours. Le monde était décidément bien mal fait…
Plus sournoisement, avec des vues plus longues, alors qu’Émile s’accablait de voir sa petite fille partir et le laisser, alors qu’il étrennait ce deuil de père dépassé devant le rapt immuable, le kidnapping, l’enlèvement des Sabines, qu’il se livrait tout entier à sa douleur muette de pauvre type mais sentimental, humain et touchant au fond, Ginette se livrait à des calculs inavoués mais résolument terre à terre.
C’est que la Walkyrie, dans ce désir forcené de faire marner sa génération, avait proclamé urbi et orbi qu’elle ferait de Réelle son unique héritière. Son clamsé n’était plus qu’une affaire de jours, elle disposerait de sa fortune, de ses bons du trésor et de l’appartement, qu’elle mettrait tout au nom de Réelle, ce qui en apprendrait aux deux ratés, lesquels venaient normalement en première ligne héritière.
Déjà, cela avait eu du mal à passer chez Ginette, cette décision iconoclaste, mais elle avait ravalé en se disant que, mon Dieu, ça restait sous la main et que sa fille, elle saurait bien la manœuvrer quand sa pauvre pomme d’époux n’y voyait que du feu et se réjouissait que sa fillette fût en position de chance.
— Et toi, pauvre crampin, qu’on a marné toute notre vie et toujours locataires et tu trouverais encore normal que ta greluche nous coiffe !
Oui, ça ne le dérangeait pas, Émile, il ne voyait pas où était le mal, cœur simple, généreuse nature et surtout ennemi des complications.
L’arrivée du Génie des alpages c’était la maldonne. Que Réelle héritât, avec ces foutues lois de la République, ce serait tintin du F4 ! Plus moyen de manœuvrer la donzelle ! L’intrus ferait de l’obstruction et main basse. Ça lui donnait salement à réfléchir à Ginette.
Après toutes les avanies encaissées de la vie Ginette se montrait farouchement décidée à ne pas se laisser refaire cette fois encore. S’il voulait sa fille, le Génie des alpages, à la limite qu’il l’embarque, mais l’héritage de la Walkyrie, ça, non, jamais, plutôt crever ! La guerre était déclarée et Ginette en tranchée, avec tout l’attirail, masque à gaz, lance-flamme, bazooka, prête à l’assaut à la baïonnette et au corps à corps féroce.
Émile, de ce temps, mouilla la toile cirée : il était triste, lui. C’était un homme qui pleurait. Fragile, blessé, vulnérable, dépourvu de tout, un vaincu éternel et perdant de toujours, qui allait son petit bonhomme de chemin vers son inévitable cancer sans savoir encore où il allait le loger.
Je me suis donc installé pour quelques jours, chez la Walkyrie, qui partait tous les après-midi à l’hôpital, dans la chambre d’ami qui était l’ancienne reconvertie de l’enfant qu’ils n’avaient jamais réussi à fabriquer avec le cancéreux comptable.
Parfois, quand ses vieux se trouvaient turbiner à Rivy-sur-la-Seine, chez Pierce & Pont, Réelle me faisait entrer dans l’appartement, subrepticement, et nous nous câlinions dans sa chambrette de fille unique. Mais elle ne voulait en aucun cas me céder son berlingot.
Elle aussi, elle est morte, la Walkyrie. Je ne sais même plus quand ni comment.
À l’approche de la fin, elle a fait comme tout le monde, cessé la bravache. Elle est rentrée dans le rang pour finir. C’était terminé de jouer l’originale. Avec la mort, faut dire, c’est pas facile.
Ça n’a rien d’original de mourir, même si ça reste pour chacun inédit. Ginette, finaude, ne la quittait plus, la Walkyrie. Toujours à son chevet. D’ailleurs, les années aidant, j’ai cru remarquer, dès que la mort rode, la présence de Ginette dans ses parages, accrochée à ses basques et comme irrésistiblement attirée par ses relents. Autant dire que si je la voyais débarquer, je saurais que c’est la fin. Bernique et triple hourra. Bref, elle a réussi à le récupérer le F4, ce dont d’ailleurs je me contrefous avec beaucoup d’amplitude.  |
| — Alors, et toi, me dis L’Autre soudain alors que cela faisait plus d’une heure que nous parlions.
— Moi ?
— Oui, oui, toi…
Il y a eu un court silence. Il s’était retourné une seconde vers moi.
— Moi, je voulais une vie.
J’expirai la fumée que je venais d’avaler.
— Je la voulais pas meilleure qu’une autre, mais je voulais que ce soit la mienne. C’est bien toujours la même histoire, allez ! Ombre, cris, pistons, rigodons. Tournez manèges, et à tous les passants encore ! Ma chambre, moi, elle est tout ouverte ! Tout le monde y défile, ça y va à la manœuvre ! C’est le pavé, ma descente de lit. Y’a foule tous les matins, ça piétaille, bouquille, tant et des plus... Je vais vous dire, j’en ai rêvé du désert. Toutes les rues que j’ai rêvées, moi, bien vides du chaland... Ça me casse, tiens, rien que d’y penser. Ça appelle bernique ! T’affouille ! Mon grenier, il rameute, le bruit que ça fait là-haut ! Et l’œil chiasseux, ça pète du nord jusqu’au bout. J’ai plus de trésors, on m’a tout pris, spolié, vidé, trucidé, cent, mille fois, écartaillé par les pompeurs de République, claque ! La liberté, je vais vous dire, ça appelle les chaînes. Désormais rompu par ce mot premier
Comme un pain que des mains écartèlent
Celui-là se dissout s’enfuit avant disparaître
Où celle-ci se déroule se construit après naître
Déjà ce je que j’usurpe attend sa fin
Qui Elle vient imminemment là
Parole désormais close absoute abolie à peine naître
Abandonnée à un mot qui le sera sans l’être
Cède après ton dernier
Devant celui qui te suit sans lettre ADOPTER DES PARENTS
Notre rubrique s’intéresse aujourd’hui au problème peu connu de l’adoption de parents.
Je recommande vivement l’adoption de parents ; il est beaucoup plus facile d’adopter des parents que des enfants ; l’adoption de parents ne présente que des avantages par rapport à l’adoption d’enfant, toujours hasardeuse. En adoptant des parents, on sait où on va : leur vie est faite, elle n’est plus à faire : on sait ce qu’on adopte tandis que des enfants, des enfants, avec tout cet avenir devant eux, c’est très hasardeux, l’avenir, tenez, moi, par exemple, je voulais devenir général lorsque j’étais enfant parce que je trouvais l’uniforme de cérémonie élégant et que j’avais appris que l’État en fournissait deux, un d’été et un d’hiver…
Bref, en adoptant des parents, on lève toutes les hypothèses qui grèvent sourdement comme des hypothèques cette masse encombrante d’avenir à venir. Les parents, eux, ils l’ont derrière eux leur avenir, on peut s’y pencher, établir des comparaisons avant de choisir car l’adoption de parents réclame un examen attentif et quelques précautions avant de s’engager définitivement ; les parents que l’on adopte font beaucoup moins d’usage que les enfants, du moins en général ; ils durent moins longtemps, forcément puisqu’ils ont beaucoup moins d’avenir devant eux si bien que si l’on se trompe sur le choix, les conséquences en sont moins fâcheuses.
Bon, il ne faut pas demander la lune. Il faut prendre les parents adoptés comme ils sont. Ils ne changeront plus. Un bébé, un bébé, tout change et vite, je ne vous dis que ça ! Et parfois du tout au tout. Vous le prenez joufflu, et vingt ans plus tard il est maigre comme un clou et il passerait entre le mur et l’affiche sans la décoller ; vous le prenez pas trop gros, vous dites « vous m’en mettrez un pas trop gros, cette fois-ci, monsieur le boucher (pardon, là c’est pour l’escalope) » et puis, à quatorze ans vous vous retrouvez avec un obèse qu’il faut vêtir et encore en triple X comme un haltérophile.
Parfois, cela va encore plus loin, vous demandez un petit garçon, et puis cela va se faire changer de sexe à Amsterdam ou au Maroc et vous vous retrouvez avec une femelle qui a du mal à tenir sur ses talons aiguilles. Non, je n’ai jamais entendu parler de parents qui changeaient de sexe ; le risque, s’il existe, doit être minime.
Les frais sont moindres en matière d’éducation ; en revanche, ne croyez pas abaisser les frais de couches-culottes si vous prenez des parents trop âgés. Je ne le recommande pas : ils commencent à fuir. Vérifiez toujours l’étanchéité de chaque parent que vous envisagez d’adopter, en particulier du papa. Le papa a tendance avec sa prostate à avoir des problèmes, passé, disons cinquante ans. Il met beaucoup plus de temps à pisser, le jet est moins dru, et pour l’égouttage c’est tout une affaire. Comme un robinet forcé, ça goutte. Je déconseille formellement l’adoption des énurétiques. Cela ne s’arrange pas ; des enfants peuvent encore être éduqués, s’il convient à coups de triques, mais des parents âgés, il faut se faire une raison et poser une alèse.
En matière de santé, cela revient à peu près au même. Sauf que des parents, il est plus facile de le prendre à la légère en leur disant lorsqu’ils se plaignent qu’ils se font des idées ; pour peu qu’ils perdent un peu la tête, ils finiront par douter, par le croire : vous gagnez du temps sur l’hospitalisation et les frais médicaux.
Dans notre prochaine rubrique : ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR
Il faut bien réfléchir avant d’adopter des parents de couleur. Chez ces gens-là, il faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas comme nous, la preuve : ils ne sont pas de la même couleur pour commencer ! Figurez-vous, ils font tout à l’envers : les parents de couleur ont l’habitude d’être respectés, je vous demande un peu… D’être servi, de manger toute la viande, si ça se trouve… On croit rêver.
Taratata, pas de ça Lisette ! Mettez le holà immédiatement. S’ils veulent être adoptés par des gens civilisés, les parents de couleur doivent en adopter les us, les coutumes et les maisons de retraite, un point c’est tout. Commencez par les habituer graduellement, il faut rester humain, en les laissant seuls dans l’appartement avec une provision de boîtes de Canigou (n’oubliez pas de leur laisser à proximité un ouvre-boîte), pendant un week-end, puis les vacances d’hiver et enfin celles d’été. Rudoyez-les de temps en temps, puis de plus en plus fréquemment pour les accoutumer au traitement des aides-soignantes. Traitez-les de vieux cochons s’ils ont pissé au lit. Mettez-leur une bavette. Forcez-les à manger, en particulier s’ils n’ont pas faim ou ce qu’ils n’aiment pas. Au besoin attachez-les sur leur chaise. Si une visite vous surprend en train de les gaver ainsi, prenez un air désolé « Si vous saviez les soucis qu’ils me donnent, c’est bien simple, si je les laissais faire, ils ne mangeraient plus… ». En général ça marche très bien et vous recueillerez la sympathie de l’entourage qui vous plaindra bien d’avoir des parents si difficiles et qui leur jettera de plus un regard sévère et parfois même leur dira « tu n’as pas honte de faire ainsi des cheveux blancs à tes enfants adoptifs ? ». Si le vieux tente de bavoter une réponse, coupez-lui la parole aussi sec d’un grand coup de torchon (rêche de préférence) sur le clapet avec le commentaire (mezzo voce) « et en plus, si je vous disais : il bave… », et levez les yeux au ciel.
Si vous ne prenez pas un couple, faites attention avec les veufs ou les veuves. En particulier, surveillez-les pour qu’ils ne se masturbent pas. Contrairement à une idée fort répandue, ça leur tient encore chevillé au corps, on leur donnerait le bon Dieu sans confession et puis ils se touchent ! Faites-leur honte, vieux chameaux !
Le décès est l’aboutissement logique. Que voulez-vous, on voudrait les garder mais un jour il faut qu’ils s’en aillent. Ils quittent le nid, comme les petits oiseaux. Versez quelques larmes. Éplorez-vous en public. N’en reprenez pas tout de suite. Attendez un peu. Ne jetez pas les affaires qui peuvent resservir.  |