16/05/2007Infanticide 11et c’est lorsqu’il demande ce verre d’eau que vous comprenez
vous n’attendez pas et sans même être le réflexe d’une femme ou la pudeur de qui désire masquer à la vue de ses semblables l’état bouleversé où vous vous trouvez, vous mettez vos lunettes de soleil sans même y penser et votre chapeau de paille pour affronter la rue et le soleil à cette heure-là de la journée et vous marchez pas à pas dans ces rues désertes et poussiéreuses, sans ombre ou presque à cause de l’heure
vous courez jusqu’à son domicile, un petit pavillon précédé d’un court jardin poussiéreux et vaincu par la sécheresse, avec un portillon de fer sans autre couleur que celle de la rouille, entrouvert sur une allée de gravier envahie par les mauvaises herbes, et sur le pilier de maçonnerie où se trouve fixée la petite plaque de cuivre retenue par un fil de fer, parce que deux vis sur quatre manquent, la petite plaque avec les noms et titres et les heures de consultation, vous pressez le bouton de la sonnette antique en bakélite, sans écho d’aucun son parvenir de l’intérieur, alors vous tentez vainement de pousser le portillon, et vous finissez par vous glisser entre lui et le pilier, et par remonter l’allée jusqu’au perron, les trois marches de briques où pousse de la mousse dans les interstices durant la mauvaise saison, et où maintenant elle est sèche et craquante comme le délicat squelette calcaire d’un organisme minuscule, d’une diatomée, d’un corail, ou d’une algue minérale
devant la porte où vous frappez, et où vous pensez qu’une bonne va vous ouvrir, ou bien une épouse, où en l’absence de tout indice de présence à l’intérieur vous avez le temps d’adresser au vide, au verre épais et moulé protégé par deux grilles de fer forgé, une prière non pas muette mais atténuée, une prière dont tous les mots se forment sur vos lèvres et dont le son même ne parvient pas à les passer, mais y meurt aussitôt, puis d’être saisie à nouveau par le désespoir et la pensée de lui là-bas, allongé sur le côté dans cette position, avec son visage fiévreux et pâle, les nausées et l’odeur aigrelettes des vomissures, maintenant que vous n’avez presque plus à vous raccrocher à la pensée d’une chose qui peut être faite, parvenir jusqu’ici et sonner à sa porte, et que l’on vous ouvre et lui parler ou lui laisser un message pour sa venue
et vos pensées ne vont pas au-delà, à ce moment-là vous n’en demandez pas plus, pas davantage, tous vos désirs concentrés sur cet unique objectif à lui de venir et d’être là
et c’est alors que vous êtes prête à renoncer, prête à vous asseoir là, sur la plus haute des marches du perron en plein soleil avec vos lunettes et votre chapeau, et à rester peut-être jusqu’à son retour, jusqu’à la nuit s’il le faut, c’est alors que la porte s’ouvre, s’entrebâille plutôt, sur de mystérieuses zones d’ombres, un visage à peine entraperçu qui y demeure et le temps de pouvoir reconnaître s’il s’agit d’une femme ou d’un homme, vous êtes surprise de voir que ce doit être lui d’après ce que vous vous souvenez en entendre, ce visage d’homme âgé qui est comme le jardin du pavillon, comme l’allée envahie par les mauvaises herbes, lui par la barbe non taillée, sale, et où même demeurent des débris de nourriture ou de tabac, lui, avec les brettelles appendues, ballantes, et la chemise ouverte, dépoitraillé, avec une toison grise de vieil homme vulnérable saisi par l’âge, avec ces yeux qui clignent à la lumière du dehors, alourdis par les poches des paupières supérieures et creusés par les inférieures où larmoie une muqueuse sanguinolente, humide et tremblotante, et ce regard qui cherche à démêler votre visage et à y reconnaître une vague connaissance, ne sachant pas s’il date de la veille, d’un bar, d’une nuit, s’apprêtant déjà à des dénégations, des protestations et à refermer la porte pour retourner sans doute s’avachir sur un lit dans une chambre aux volets clos
c’est votre voix alors qui s’empare de vous et que vous entendez sans prendre la décision de parler, sans avoir le temps de réfléchir à ce que vous allez dire, sans le temps pour vous de composer un visage, un ton, de donner une intonation, rien de tout cela, oui, vous entendez votre voix et les mots qui sortent de votre bouche dans une espèce de bousculade affolée, suppliante, exactement comme à vous trouvez à genoux devant cette ombre qui maintient la porte entrebâillée, qui ne bouge pas, et ne semble pas comprendre, peut-être même pas entendre
et après un temps infiniment long il vous répond que
Non, non, il n’exerce plus, qu’il faut vous adresser à un des deux
il ne dit pas dit confrères
autres qui exercent encore, qu’il ne peut pas aujourd’hui, qu’il a un empêchement, et pour finir il vous dit qu’il ne se trouve pas en état, et pour dire cela il entrouvre un peu plus la porte et vous voyez mieux la silhouette à l’intérieur et sa fatigue comme à en être une illustration, et vous le regardez, vous le regardez alors que votre voix se tait, que les mots s’épuisent, et votre regard alors comme dans ce portrait d’une femme qui tourne le profil de son visage et de son désarroi et où chaque trait exprime la colère et la solitude des guerres solitaires des femmes, il doit à ce moment-là lire quelque chose que vous vous ne pouvez pas voir, que vous ne savez même pas mettre dans ce regard, car alors il vous invite à entrer en ouvrant plus largement la porte et il vous laisse là dans le vestibule en vous disant de l’y attendre et qu’il se prépare
mais le temps de demeurer dans le couloir, vous voyez par la porte ouverte sur le jardin le vert presque incroyable d’un bout de pelouse avec son odeur d’herbe fraîchement tondue et humide encore sous l’ombre d’un arbre au tronc cicatrisé et à l’écorce épaisse comme une vieille peau couturée et une de ses branches basses avec des jeunes feuilles d’un vert encore tendres et des bourgeons tout gluant de sève et dressant leurs obscènes turgescence, vous avez vu au sol quelques objets éparpillés devenus inutiles sur l’herbe, une chaise longue au tissu déchiré, délavé par l’alternance des pluies et du soleil qui pend en lambeaux, un grille à charbon de bois sur un trépieds qui achève de rouiller
et vous entendez des cris tout proches et ces bris d’images comme d’une désolation cassée s’associent avec celles des objets autour de vous
le porte-parapluies en cuivre repoussé où sont fichés un large parapluie de golf, plusieurs bâtons de marche taillés dans des branches droites et plus ou moins habilement ouvragés au couteau, mais au travail inachevé et quelques cannes
la vue sur l’escalier avec son molleton, moquette rouge fatiguée, qui peluche, et ses tringles de cuivre qui ont bien besoin d’être astiquées
le portemanteau avec un chapeau de paille et un vieux loden, une sacoche pendue par sa sangle
la console au plateau de marbre veiné de bleu avec différents objets oubliés là
un bouquet de fleurs séchées, des immortelles notamment, dans une belle poterie ancienne vernissée avec un bec et deux anses
un trousseau de clé
des papiers apparemment sortis d’une poche où ils se froissent
un couffin en sparterie dans lequel se trouvent trois coloquintes veinées de vert et de jaune et une courge verruqueuse d’un orange flamboyant qui paraît vernie
console surmontée d’une grande glace au sommet retenu par deux cordelets et au cadre fatigué, écorné, de plâtre doré qui laisse voir à certains endroits l’armature
et là vous voyez l’image d’une folle au visage ravagé parmi les tavelures et les taches de son du miroir comme embué, et lorsque vous voyez cette image elle vous repousse aussi sûrement elle vous chasse d’ici et vous allez attendre dehors sur le perron
et lorsqu’il revient habillé à la hâte, mais non plus dépoitraillé et les brettelles appendues avec son chapeau et ses curieuses lunettes retenues par leur cordon sur sa nuque, avec à la main sa vieille sacoche, lorsque vous le regardez et que vous remarquez la transformation opérée en lui, que ses mains ne tremblent plus, ou du moins plus autant, et que la sueur à son front diminue, peut-être absorbée par le mouchoir aux quatre coins noués dont on vous dit qu’il fait partie de son accoutrement, que vous parcourez lui devant sans vous attendre bien que de petite taille et ventripotent, il n’a plus rien de l’homme âgé et fatigué de tout à l’heure mais semble au contraire insufflé d’une énergie renouvelée alors que vous, encore essoufflée par la course pour venir jusqu’à ce pavillon par les rues désertes et assommées de chaleur, vous peinez à sa suite
oui, alors qu’il revient et qu’il passe devant vous, vous sentez l’odeur qui surmonte celles associées mêlées de son tabac, de la laine de son maillot et de sa sueur, vous sentez cette odeur qui vous écœure et vous fait peur en même temps
et lorsqu’il vous invite à monter dans sa voiture, vous refusez en pensant que vous allez plus vite à pied et même en doutant de son antique guimbarde pouvoir jamais démarrer et vous ne voulez plus rester éloignée de lui là-bas, et à ce moment-là où vous commencez à vous éloigner après entendre le bruit du démarreur de la voiture s’étouffer à plusieurs reprises, alors que vous vous retournez au cours d’un silence, vous le voyez au volant sortir de la poche intérieure de sa veste un de ces flacons de métal argenté, incurvé et gainé de cuir, où après avoir dévissé le petit bouchon brillant, vous le voyez boire au goulot une rasade, puis une autre, si bien que vous mettez au compte des tentatives désespérées celle-ci, que vous êtes folle d’accomplir, en donnant raison à ce moment-là à ceux qui tentent de vous en dissuader et vous préparant à n’en attendre rien
et vous revenez échevelée et en sueur, cœur battant, les mains se frottant l’une l’autre, se tordant l’une l’autre, les mains comme deux affolées qui se blottissent, puis se déprennent sans jamais trop s’éloigner, sans cesser vraiment de se toucher dans de longs adieux sans cesse remis, et vous revenez pour entrer à nouveau dans cette chambre dont déjà s’empare l’odeur de la maladie, de la sueur, de la fièvre, de la cuvette où s’attiédissent les glaires et les vomissements, dans le silence inhabituel des pièces et les persiennes à demi closes, la fenêtre entrebâillée à peine, un pot de faïence avec dedans deux roses déjà défraîchies, posé sur le rebord pour qu’il n’incommode pas le malade alité et dans le silence le bourdonnement d’une abeille ou peut-être est-ce une guêpe
mais lui comme désormais entêté, buté, lancé comme un bœuf, décidé à parvenir au bout de son sillon, animé d’une force nouvelle, le regard changé, il arrive précédé du bruit de sa voiture, son vieux modèle, plus vieux encore que la vieille voiture, petit, ventripotent, avec ses antiques bretelles à l’extrémité desquelles s’accrochent les amples pantalons à des doubles boutons, avec la chemise aux revers des manches et au col usés jusqu’à la trame, comme d’un homme qui vit sans l’environnement et la protection d’une femme, avec un bouton qui manque et qui laisse voir dessous par l’entrebâillement du tissu un morceau de peau d’une blancheur incroyable, avec la proéminence de son ventre de buveur de bière et de toutes sortes d’autres liquides sous réserve qu’il possède une teneur en alcool avérée, avec son antique chapeau de paille qu’il prétend être un Panama, mais qui n’en est pas un, et dont la paille s’effrite et sous lequel il tient à son habitude, à laquelle plus personne d’ici ne fait désormais attention, à glisser son ample mouchoir de coton imprimé noué aux quatre coins qui lui couvre la tête comme un bandana, et qui déborde du chapeau qui doit le protéger de la sueur mais qui ne le protège pas, car ce n’est pas une sueur due à la chaleur, ni au soleil, mais due à l’alcool, surtout lorsqu’il en manque, lorsqu’il commence à en ressentir le manque, et que ses mains, ses doigts commencent à trembler
il arrive ridicule et incongru, anachronique et image vieillie, métaphore morte, que personne ne songe à rajeunir, le vieux médecin de campagne truculent et alcoolique mais Attention au diagnostic sûr, voire infaillible, surtout lorsqu’il boit, vous remarquez, parce qu’à jeun c’est moins sûr, le vieux médecin de campagne brusque et grognon, qui cache son émotivité, sa compassion derrière la brutalité de ses façons et qui noie dans l’alcool un mystérieux secret
il arrive, alors que vous le guettez, que vous en guettez la venue depuis le perron de l’entrée sous l’ombre et le soleil démêlés par la trame de la treille comme une de ces images de la presse régionale avec les ombres et les lumières transformées en petits points noirs ou en petits points de rien du tout, de pas d’encre sur le papier
il arrive, et avant de s’extirper, de s’extraire, d’émerger, et de souffler, il prend le temps encore de visiter le flacon de la poche intérieure de sa veste, et barbe sale et lunettes archaïques, pour parfaire l’image sans mentir puisqu’il est bien ainsi, comme à vouloir se conformer
il arrive, et vous le regardez sans savoir s’il vous faut le regarder comme le messager d’un destin déjà sanglé dans des vêtements de deuil, ou bien s’il vous faut le voir comme l’homme de la science en butte aux assauts du destin
d’une science qui paraît bien faible et dérisoire avec son sac de cuir fatigué, craquelé, fendillé, où logent ses antiques instruments, son stéthoscope qui doit dater de ses années d’internat, son petit marteau nickelé, ses ordonnances qu’il écrit et qu’il signe de son stylographe, mot qu’il emploie pour cultiver jusqu’au bout sa désuétude, dont il dévisse le capuchon lorsqu’il s’installe à la table de ces cuisines de fermes, des ces grandes maisons sombres humides et à l’intérieur toujours un peu froid, et toujours triste, qu’on lui fait une place parmi le fouillis toujours présent, qu’on passe un coup de torchon hâtif sur la toile cirée, couturée et balafrée, décolorée par l’eau de Javel, et il ne répugne pas, jamais, lui, comme ses confrères, quelle que soit l’heure, au petit coup qu’on lui propose car on connaît partout son penchant et on sait qu’il n’est pas besoin d’attendre pour le resservir et même qu’au bout d’un certain nombre de verres il n’est plus besoin de le resservir, car il se sert tout seul en s’emparant de la bouteille, et que le plus souvent il la vide, avalant n’importe quoi, depuis le vin rouge de pire qualité jusqu’à ces préparations que font les femmes et qui macèrent des années durant derrière la vitre sale d’un buffet et qu’elles servent dans de petits verres épais et minuscules où l’on voit en transparence les défaut de la matière qui forme comme des yeux, des remous d’une eau figée où la vue se trouble et que l’on vide d’un coup en faisant la grimace, mais lui ne la fait pas
oui, il arrive et vous vous tordez les mains en l’accueillant et en le faisant entrer dans la pièce où il repose sur le côté en chien de fusil, pâle et fiévreux, le visage semblable déjà à un masque mortuaire et vous vous dites
Je ne dois pas penser des choses pareilles
en sentant les larmes monter à vos yeux sans pouvoir en franchir la barrière, car à ce moment-là c’est comme à n’en avoir plus, plus de larmes asséchées par l’inquiétude, l’angoisse, la peur viscérale, animale, qui ronge et mange tout au-dedans de vous, comme un acide, une rouille, une décomposition
et comme toujours, il s’emporte après tout et après rien, et eux qui sont d’ici, n’y font pas attention ou alors tiennent leur rôle dans une distribution déjà faite depuis longtemps, aux répliques connues par cœur
et c’est fini, la consultation est finie, il dit qu’il a terminé, et vous attendez que tombe de ses lèvres les paroles rassurantes que vous vous répétez en vous disant qu’il n’est pas raisonnable de votre part de vous mettre dans des états pareils, que ce ne peut être autre chose qu’une fièvre, une de ces maladies infantiles qu’il est préférable de contracter quand il en est le temps, et contrairement à votre attente, il ne procède pas à ses brusqueries ou à ses plaisanteries ordinaires, mais au contraire demeure inhabituellement silencieux et discret, et il en oublie même de demander un verre au moment de s’attabler, et vous le voyez soupirer, et plus que tout pour, non pas vous inquiéter, car à ce moment-là vous franchissez depuis longtemps la frontière de l’inquiétude, mais pour vous statufier, vous le voyez s’asseoir et s’éponger le front, et surtout, surtout, demander un verre d’eau et si sur le coup vous n’y prêtez pas attention, par la suite c’est ce verre d’eau qui rassemble toute votre inquiétude, qui signe les paroles qu’il ne prononce pas encore, et qu’il dit ensuite, oui, tout se concentre dans ce verre d’eau demandé, qui signifie l’équivalent d’une condamnation
et c’est toute cette pesanteur des choses, cette lourdeur, qu’il vous semble percevoir dans ces personnages qui tentent de s’en composer un, sans parvenir à échapper à ce qui est ailleurs un cliché mais qui peut-être ici, pour les gens d’ici, est à un moment ou à un autre une originalité, une excentricité, oui, vous le regardez avec cette fatigue de devoir faire semblant de croire encore à son personnage et à ses accessoires, de donner la réplique, et lui aussi maintenant semble las de ce personnage qu’il joue, et qu’il use aussi, et dont il se demande dans de bref moment de lucidité s’il n’est pas une espèce de charité que les gens d’ici lui font 15/05/2007Infanticide 10oui, je ne peux pas imaginer la suite, je ne peux pas imaginer qu’il y a un commencement en route, un commencement en marche, qui se lève et qui se met en route, et à cette époque il est encore bien peu crédible et encore moins crédible à lui d’avoir une suite, de n’être pas qu’un commencement sans suite, une de ces choses qui avortent, qui sont mort-nées
non, je ne me doute de rien, la seule chose dont je ne doute pas c’est que nous sommes en route nous aussi, mais nous nous le sommes en direction de ces murs, de ce décor et de ces objets qui nous attendent comme un piège à mâchoires tendu, pas même dissimulée l’odeur du piégeur, pas même masquée d’anis, ou de menthe, ou de graisse ani-male, non un piège à ressort bien tendu et bien visible dont la mâchoire bée et nous attend
alors nous arrivons dans la mâchoire du piège et il se referme comme toujours sur nous, avec ses murs, son décor et ses objets, et nous disons que la vie reprend quand ce n’est pas la vie, car ce n’en est pas une, et je ne sais pas ce qu’elle est si je sais ce qu’elle n’est pas, et le décompte recommence dans ma tête au moment même de refermer sur moi la porte de ma chambre et de retrouver toute la hideur des choses
je ne sais pas combien de jours s’écoulent avant la première, mais peu, je me souviens de rentrer un soir et elle me dit qu’une lettre est arrivée pour moi et je prends l’enveloppe et je regarde d’abord le cachet de la poste et je vois que c’est de là-bas où nous étions encore dans cette parenthèse quelques jours avant, et je regarde longtemps le cachet de la poste et les timbres collés et maculés par l’oblitération, et je lis aussi plusieurs fois mon prénom et mon nom suivis à la ligne de mon adresse écrite, et cela me fait un drôle d’effet d’être précisément là, à l’endroit même que désigne cette adresse, et d’être moi cette personne que désigne ce prénom que je n’aime pas, et ce nom qui n’est pas mien, et que je n’aime pas non plus, et aussi c’est la première fois pour moi de recevoir une lettre ainsi, sans savoir qui me l’envoie, car je ne connais personne là-bas, et des amies de vacances avec qui nous échangeons inévitablement nos adresses, et à certaines desquelles j’en donne une fausse, aucune ne vit là-bas si bien que je ne sais pas qui m’écrit cette lettre, alors je la retourne pour voir le nom de l’expéditeur au dos, que je vois sans le lire au moment de tourner l’enveloppe avant de lire la suscription, et je lis soigneusement calligraphié en capitale d’imprimerie l’initiale suivie du nom de famille, un nom qui ne me dit rien, et comme il n’y a devant que l’initiale du prénom cela me dit encore moins, et je ne sais pas même si l’expéditeur est une femme ou un homme
mais en même temps j’éprouve un curieux sentiment, un peu comme à être une façon pour la parenthèse, sans se poursuivre tout à fait, du moins à prolonger sinon son existence mais son souvenir, ou si vous préférez, de sentir à nouveau les effluves d’un parfum oublié, car le souvenir d’un parfum n’est pas un parfum, mais des images et des mots qui vont avec, et peut-être j’éprouve quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance pour cela à l’expéditeur, à l’inconnu ou à l’inconnue qui m’écrit cette lettre, mais à aucun moment je ne pense à celui-là
et lorsque j’ouvre l’enveloppe sans la déchirer, bien qu’à être une idée absurde, et lorsque je déplie les feuillets pliés en deux et couverts d’une écriture fine recto verso et sans beaucoup de marge, une écriture régulière et sage aux lignes bien droites, aux alinéas bien alignés verticalement, aux feuillets numérotés même, je ne comprends pas qui m’écrit, et si je vois très vite qu’il s’agit d’un homme, je comprends encore moins, car je n’ai le souvenir d’aucun d’eux, si bien qu’au début en l’absence de souvenir, il me faut le doter d’un visage, d’une silhouette, comme d’un inconnu, d’un correspondant que je ne vois jamais, d’une voix avec ses inflexions, et finalement je me dis que c’est mieux ainsi, parce que je peux le modeler à ma convenance, et la lettre me parle de là-bas, et de celui-là, ce qu’il fait, que la saison est finie, que l’agglomération a repris son rythme, mais qu’elle paraît vide maintenant, qu’il fait encore beau
oui, il m’écrit ainsi plusieurs feuillets recto verso, de ces petites choses sans importance, mais qui ont pour moi le charme d’être un autre décor, où se trouvent d’autres objets, et d’autres murs, et simplement de n’être pas ceux entre lesquels je me trouve retenue
j’ai du plaisir à lire cette lettre et même si j’attends plusieurs jours avant d’y répondre, même si je me dis que je le fais et que je remets toujours l’instant de le faire, je finis néanmoins par écrire une réponse et l’adresser à l’initiale suivie du nom de famille, car je ne me souviens même pas du prénom de qui m’écrit
et ce n’est qu’après la troisième lettre, et parce qu’il y fait allusion, qu’il fait allusion à cette danse lors de cette fête, qu’il me revient vaguement le souvenir effectivement d’un parmi d’autres avec lequel je danse, mais celui-là je m’en souviens un peu plus que des autres, parce que je dois aller l’inviter moi-même, encore que je n’en ai pas l’idée, non, ce n’est pas moi qui en ai l’idée, c’est une de nos voisines de l’immeuble dont aujourd’hui j’oublie le nom, et qui le jour de l’enterrement est là dans l’allée de gravillons blancs et qui s’approche de la silhouette noire et verticale, flanquée de celles immenses des cyprès de gauche et de droite, pour lui rapporter avec la fierté d’une chienne un os à ronger, ça, cette bribe maintenant que tout est fini, que j’espère que tout est fini
et alors les lettres se succèdent régulièrement, toujours aussi prolixes et toujours aussi neutres, jamais il n’écrit pour parler de sentiments qu’il éprouve à mon égard, il écrit simplement qu’il a du plaisir à m’écrire, qu’il a l’impression que nous nous comprenons, enfin de ces mots qui ne veulent rien dire, mais je lui réponds de même, non pas que je crois à ces mots, mais je m’habitue à recevoir ces lettres, je sais les jours de leur arrivée et lorsque par accident l’une d’elles ne me parvient pas à la date prévue, j’en éprouve comme un manque, mais ce n’est pas de lui et de ces sentiments qui envahissent de plus en plus ses lettres, ou de ses projets, de ses espérances, de la façon dont il voit son avenir, de ses questions sur ce que moi j’éprouve, des réponses qu’il attend, non, ce n’est pas tout cela qui me fait attendre ses lettres, c’est simplement quelle viennent de là-bas, que je les sens en m’attendant à y trouver l’odeur de là-bas, et non pas encore parce que là-bas me semble un lieu enviable, non pas du tout, simplement c’est là-bas, ce n’est pas ici, c’est un éloignement, le plus loin me semble-t-il à cette époque, à moi de pouvoir aller, c’est une opportunité, aussi bien ce peut être ailleurs, du moment que ce n’est pas ici, du moment que c’est loin, du moment que c’est ailleurs, loin de ces murs, de ce décor, et de ces objets, et loin d’eux
et cela dure depuis presque un an, je crois, lorsque arrive cette lettre, et comme pour mieux marquer sa différence d’avec toutes celles qui la précèdent et de celles qui peut-être la suivent, ou au contraire de leur absence, pendant presque deux semaines, je ne reçois plus rien, et plutôt que de m’en inquiéter, j’en suis agacée et vexée, à rompre cette correspondance, je veux m’en revenir l’initiative, je ne supporte pas cette idée à lui d’interrompre ainsi, comme à être sans importance, à n’exister pas, non cela m’est presque intolérable, cela m’est d’autant plus intolérable, que je ne peux rien faire et que répondre revient à montrer ma faiblesse, je m’efforce donc de n’y pas penser, mais j’y pense toujours lorsque arrive la lettre, et je me dis toujours que s’il faut faire commencer à un commencement possible, c’est à cette lettre, oui, c’est sur cette lettre et ce qu’elle contient, et ce qu’elle attend de moi et de ma réponse que se joue la suite
et comprenez-moi, lorsque je la lis, lorsque je lis ces mots qui se suivent et qui forment des phrases, et que je comprends ce qu’il m’écrit, je ne pense pas à l’homme qui écrit cela, qui m’écrit cela, je ne songe même pas à la signification que lui il accorde à cela, à ce que cela peut représenter pour lui, et à ce que ma réponse peut représenter pour lui, et à tout ce qui peut s’ensuivre, non, je ne pense à rien de tout cela, je ne pense et je ne vois qu’une chose qui est de fuir ces murs, ce décor et ces objets, oui, même si ce n’est pas écrit dans la lettre que je lis, ce que j’y lis, moi, c’est cela, c’est fuir, et peu importe de fuir avec cet homme plutôt qu’avec un autre, je me dis pourquoi pas celui-là, après tout, je me dis il a des qualités, je me dis que je le connais mieux qu’un inconnu, parce que j’ai quelque part dans une petite boîte orientale en bois laqué où sont représentées des grues, et avec une serrure et une minuscule clé que je porte en sautoir
oui, ma hâte de fuir est telle que je trouve toute sorte de raisons de préférer celui-là à un autre, et je me dis qu’il est le premier et que cela en soi est une bonne raison, car je ne peux savoir quand se présentera une nouvelle occasion de fuir
c’est ainsi que je les convainc de retourner là-bas contrairement à leurs habitudes, de faire exception pour la seconde année consécutive à leurs habitudes ou d’en créer de nouvelles, et qu’il cèdent peut-être parce qu’ils commencent à me regarder avec une espèce de crainte, à me regarder comme une étrangère, ou en partie étrangère, parce que nous partageons de moins en moins de choses, de moins d’idées, de moins en moins de goûts, peut-être parce qu’ils craignent de me voir m’éloigner définitivement, ils cèdent, et nous retournons là-bas
et lorsque je le revois, ou plutôt je dois dire, lorsque je le vois, tant je n’ai presque pas gardé de souvenir de lui, j’éprouve naturellement cette déception par rapport à ce que j’en imagine, au visage que je lui prête, à la voix et à la silhouette, mais cela ne me dérange pas outre mesure, parce qu’à côté de son visage réel, de sa voix et de sa silhouette réelles, ceux que je lui imagine continuent d’exister et peut-être existent même davantage, si bien que je ne m’en préoccupe pas, que je me dis que cela n’a pas beaucoup d’importance, que ce qui est important est de fuir, même si c’est avec lui, si c’est lui la fuite
et il organise tout avec un esprit d’à propos et une détermination qui m’étonne, si bien que nous nous retrouvons invités, eux et moi, dans sa famille, si bien qu’il les persuadent que je peux profiter de la chambre vide de l’absent, et bien qu’ils n’y consentent que contrits et contraints, ils y consentent, et pour moi c’est déjà fuir, que de quitter l’hôtel et de venir dans cette chambre inconnue aux murs, au décor et aux objets inconnus, cette chambre où règne une ambiance si différente de celle qui règne dans la mienne, là-bas, parce que c’est la chambre d’un garçon, d’un jeune homme, d’un inconnu, et le premier soir, au moment de me coucher, j’éprouve une curieuse sensation de me trouver là dans cette chambre, et dans ce lit, et de regarder ces objets qui viennent d’encore plus loin, et il me semble qu’il y a une odeur particulière à cette chambre, pas un parfum, non une odeur que ce jeune homme inconnu a laissé derrière lui et qui me dépayse 13/05/2007Infanticide 9je ne me rappelle pas la première fois de le voir, de lui parler ou de l’écouter, c’est à l’enterrement cette femme qui se pousse vers moi, et moi je regarde sa bouche, je ne veux pas regarder ses yeux, alors je regarde sa bouche, je la regarde parce que je sais que de sa bouche des mots vont sortir lourds et harassants, alors que je veux être seule et me reposer enfin, et les mots commencent à tomber comme les premières lourdes gouttes d’une de ces pluies d’été qui tombent dans la poussière en y creusant de petits cratères et en dégageant une odeur d’ozone
et ses mots me ramènent en arrière, ils me tirent en arrière et je veux résister de toutes mes forces à leur force, ils sont comme un courant qui tente de m’emporter vers le fond, je ne veux pas y céder, je lutte de toute ma volonté, mais ils sont lourds, ils pèsent, ils tirent
et cette femme sort intacte semble-t-il du décor de là-bas, du passé, je la regarde, je ne la reconnais pas, elle dit qu’elle habite dans le même immeuble que nous à cette époque, elle ne sait pas que cette époque n’existe pas, elle n’existe plus, et que de ce décor je n’en veux plus seulement souvenir
elle me regarde avec ses yeux larmoyants, ses paupières inférieures affaissées où se voit la muqueuse qui suinte humide, je la hais, mais je me tais, je demeure silencieuse, j’encaisse les mots et leur lourdeur qui sortent de sa bouche
où faut-il aller pour éviter des survivants (du passé, du sien, de son passé) comme elle, comment cette femme après tant d’années peut-elle surgir ainsi, dans l’allée d’un cimetière aussi loin, aussi éloigné que celui-là, comment peut-elle se souvenir, comment peut-elle lester ses souvenirs de mots si lourds
et elle continue, elle continue, eux aussi en vacances dans le même établissement et à force d’encaisser ces mots, les murs, les décors et les objets, leurs épaves longtemps demeurées envasées dans le fond se gonflent de gaz de putréfaction qui les allègent, qui les dégagent de la succion de la vase d’où elles se décollent dans un nuage trouble et elles s’élèvent lentement avec hésitation pour remonter vers la surface où je ne veux pas les accueillir, à la surface où je vois d’abord des bulles crever et des débris qui surnagent, tous ces signes qui m’annoncent leur arrivée, comme d’un cadavre dont l’on tente vainement de se débarrasser mais qui toujours revient, remonte et enfin c’est là, hideux et flottant, déformé et puant, et ça flotte, oui,
oui, cette femme avec ces mots réussit à faire ressurgir ce que je veux ignorer, je la regarde, je regarde sa bouche, je regarde non pas ses yeux, mais le bord inférieur, affaissé et larmoyant, de ses paupières, et je me dis que j’ai affaire à un fossile, à une espèce en voie de disparition de mes souvenirs, que Dieu merci, il y a désormais peu de survivants d’entre ces murs, ces décors, et ces objets, je me dis que bientôt c’est complètement fini, qu’il n’y a plus personne, et que les gens comme elle, comme cette femme, disparaissent tous, alors peut-être je peux retourner là-bas où personne ne me reconnaît plus, où les murs, les décors, et les objets, changent, que moi je ne reconnais pas, et alors je peux regarder ces murs, ces décors, et ces objets, sans m’y sentir emprisonnée, engluée, effacée par eux, détruite par eux, rongée par eux
et elle parle toujours, à me raconter comment c’est elle qui me pousse vers lui, elle qui me dit de l’aller inviter et je pense pourquoi lui, pourquoi me dit-elle d’aller l’inviter lui plutôt qu’un autre, mais je ne lui demande pas, je n’ai pas envie de savoir, cela m’est égal, elle peut me dire un autre, d’aller en inviter un autre, et cela ne change rien, ou bien si peu, les autres ne comptent pas, oui, elle peut me dire d’aller en inviter un autre, et cela n’y change rien, je pense simplement c’est lui, c’est celui-là
et même moi je l’oublie, je ne m’en souviens pas tant de temps après, et tant de temps après dans cette allée de gravillons blancs, entre ces deux rangées de cyprès, avec cette odeur de la terre fraîche retournée, cette terre lourde, grasse, humide, qui colle aux semelles et qui forme un tas qui marque la tombe, où désormais repose l’intervalle entre les deux dates bientôt inscrites au-dessus, parmi les dépouilles de fleurs, de couronnes, de gerbes dignement enrubannées, de déclarations, de dédi-caces et d’hommages
non, cela n’y change rien, et à un autre poussée d’aller l’inviter, je suis aujourd’hui dans un autre cimetière, je quitte aujourd’hui une autre tombe, le bruit d’autres gravillons sous mes pieds, et ma silhouette droite et noire entre celles des cyprès, d’autres cyprès, ailleurs, mais cela ne change rien, non, rien
c’est vers lui, et je l’oublie, et aujourd’hui cette femme vient, et rappelle, et je la regarde, et je veux éprouver au moins de la haine, mais je n’en éprouve même pas, je n’en éprouve plus il me semble, j’ai envie de lui dire, de lui crier
Espèce de vieille folle, qu’avez-vous besoin aujourd’hui de venir rappeler ce dont vous ne savez pas vous retenir, il y a tant de temps, quel besoin avez-vous qu’on ne vous oublie pas, quel rôle croyez-vous jouer, croyez-vous vous montrer peut-être utile, vieille folle
voilà, vous dire comment cela se fait, vous dire à quel point je ne m’en rends pas compte, je l’oublie tout simplement, et sans cette femme le jour de l’enterrement, avec ses paupières inférieures affaissées et larmoyantes, avec ses mots lourds qui remontent du fond, cela n’existe tout simplement pas, parce que je ne m’en souviens tout simplement pas, si bien que je ne sais même pas comment il débarque dans ma vie, celui-là, lui ou un autre, comment il vient, comment je le regarde, et je l’écoute, comment il me convainc
mais il ne me convainc pas, je le sais bien, comme la femme, j’écoute ses paroles, ce qu’il dit, mais je n’y ajoute pas foi, je me dis, moi, il est celui par qui je peux fuir, il est celui par qui je peux quitter ces murs, ce décor, et ces objets haïs, je ne lui en demande pas plus, pas davantage que de me permettre de fuir, de les quitter, et eux aussi, et les voisins, comme doit l’être cette femme que je ne reconnais pas, qui tant de temps avant doit être jeune encore, plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, qui doit encore rire plus que je ne le fais depuis trop longtemps, qui doit se maquiller et se mettre le soir au lit avec un homme, un époux, dans une petite boîte semblable à beaucoup d’autres tout autour, et dont on voit la nuit de dehors scintiller des lumières comme dans un casier lumineux d’étoiles domestiques
alors vous savez, lorsque nous rentrons, et moi avec eux, ce périple annuel chaque année au même endroit, sauf précisément cette année-là par suite d’un problème de réservation, lorsque nous revenons dans ce décor haï, nous enfermer en tête à tête avec ces objets qui semblent nous attendre, entre ces mêmes murs retrouvés qui semblent se refermer comme sur une parenthèse, comme deux mâchoires, les deux signes ouvrant et fermant de parenthèse, je l’oublie, je n’ai même pas à l’oublier, parce que je n’en ai pas de souvenir, ou du moins pas davantage que du barman de l’hôtel, de l’employé de la station service, ou bien de la femme qui vend les tickets d’entrée à la piscine municipale
et ce geste que cette femme me pousse à faire d’aller l’inviter, ne représente rien, ne signifie rien, et même si ensuite nous dansons je suppose, je ne me souviens pas, ni sur quelle musique, ni de quelle danse il s’agit, et s’il s’agit de quelque danse sirupeuse, mielleuse, où les garçons se collent à vous et où vous sentez leur sueur et leur eau de toilette mêlées qui vous donnent des nausées, tandis que vous vous crispez pour résister à leur bras qui vous enserrent et veulent vous coller à eux, à leur corps avec ses odeurs
et cette espèce de méchanceté qu’on leur devine, et où ils ne sont pour rien, mais qui est peut-être pour cette raison pire encore qu’une méchanceté calculée
qu’on les regarde avec cet air qu’ils prennent, d’animaux sur le point d’être affolés par le rut, d’animaux stupides, aussi stupides que ces moutons d’avant le sacrifice qui hument encore l’air à la recherche d’effluves de femelles, de leur urine et de l’odeur de leur urine, qu’ils reniflent directement lorsqu’elles s’accroupissent, et que le jet gicle dans la poussière de leur urine qu’ils lèchent, et qu’ils boivent pour retrousser leur narine, déguiser leur museau en un rictus affreux, et redresser le chan-frein en ce qu’ils doivent prendre pour une posture de vainqueur, à deux doigts du couteau que l’on aiguise sur la pierre et dont le cri coupe déjà le silence
Oh oui, celui-là, lui, ne compte pas plus que ce troupeau, et si cette femme a raison, si ce qu’elle dit est vrai, ce que je ne sais pas et que je n’ai pas le moyen de savoir, alors je cède à son invite par lassitude, pour avoir la paix, pour qu’elle me laisse tranquille, pour faire comme les autres, et j’y vais, je l’invite à m’inviter, et peut-être même je lui souris, et peut-être même je mets dans mes paroles et dans mes gestes tout ce qu’y mettent les autres filles de mon âge, ces bêtises, ces affèteries et ces coquetteries niaises et ridicules dont j’ai horreur, et peut-être même y croit-il, lui, et nous nous dirigeons sans doute sur la piste, et nous y dansons, mais je ne me souviens de rien
sans doute parlons-nous, tandis qu’il me raccompagne où d’ailleurs je ne suis pas avec eux que je fuie autant qu’il m’est possible, alors sans doute avec un groupe de ces amitiés d’hôtels, de maison de villégiature, qui durent ce que durent les séjours, un groupe de ces filles qui se rassemblent et que n’occupent à cet âge que les garçons
mais moi je n’en suis pas préoccupée, car je le suis bien trop par l’idée de fuir les murs, le décor et les objets de là-bas, si bien que dès le début de notre séjour, dés le premier jour, je suis habitée de l’idée du temps qui s’écoule, et alors que dans les jours qui précèdent notre départ, je me montre presque agréable avec eux, alors que je me réjouis de compter les jours qui se décomptent, et dont la fuite me rapproche non pas de l’instant d’arriver là-bas, mais de celui de refermer la porte sur ces murs, ce décor et ces objets, celui de descendre l’escalier, de soulever la porte du boxe individuel du garage dehors qu’il sorte la voiture, de refermer et de monter, puis de partir, oui, c’est merveilleux de partir, de sentir derrière soi nous quitter, s’éloigner de nous à chaque tour du compteur kilométrique et hectométrique du tableau de bord, chaque rotation de la petite roue où s’inscrivent des chiffres qui marquent à quel point ces murs, ce décor et ces objets s’éloignent déjà
et déjà, dès notre arrivée, lorsqu’il faut garer la voiture dans le parking de l’hôtel et monter nos bagages dans la chambre, car par souci d’économie nous prenons une chambre avec un lit d’appoint pour moi, ce qui nous contraint à une promiscuité dégoûtante qui me répugne, déjà dans le jour déclinant de notre arrivée, en même temps que le soir qui tombe, que les ombres s’allongent
déjà, je sais comme à s’inscrire en moi, que le décompte commence, que chaque minute, chaque seconde grignote inexorablement le temps qui reste avant le moment pour nous de rentrer, avant le moment pour les murs, le décor, et les objets de nous rappeler, et eux d’obéir à leur appel et à l’appel de toute leur vie de leur travail, de leurs collègues de travail, de leur trajet pour aller au travail et en revenir, des commerçants et du centre commercial où aller faire les courses dans la cohue du samedi, les voisins et la famille, les connaissances et les amis, la semaine et les dimanche, oui, ils répondent à leurs appels, ceux des murs, du décor et des objets
et lorsqu’ils cèdent à cet appel, et que nous roulons pour revenir à ces murs, à ce décor et à ces objets qui nous attendent avec une hargne redoublée, dans la voiture je ne pense pas plus à lui que j’oublie comme les autres, parce que je pense déjà aux mois, aux jours qu’il faut désormais décompter avant l’ouverture d’une nouvelle parenthèse dans l’année
je ne pense même pas à déplier le petit papier qu’il me donne, vraisemblablement sur lequel il tient que je note son adresse, que je perds sans doute aussitôt, car je n’y attache aucune importance, et je ne me souviens même pas de son visage, ou de sa silhouette, ou alors à peine, mais lui certainement ne perd pas la feuille arrachée d’un petit carnet où il me demande de lui écrire la mienne, et que je lui donne en ne pensant pas que cela prête à conséquence, que ce n’est que quelques chiffres et quelques mots qu’il oublie, que cela fait partie du jeu que de croire que l’on va correspondre, de croire aux promesses des autres, et même aux siennes, que cela ne fait qu’un petit papier de plus qu’un jour il s’étonne de trouver froissé et de retirer du fond d’une poche, peut-être après une lessive, qu’il déplie et où il ne parvient plus à lire les mots ni les chiffres, et s’il y parvient à qui ces mots et ces chiffres n’évoquent plus rien, il se dit
C’est l’adresse de qui
peut-être parvient-il à lire encore un prénom et un nom, et il se demande qui est la personne derrière ces mots, ces noms propres, peut-être lui revient-il vaguement un visage, une silhouette, peut-être se souvient-il vaguement d’une jeune fille venue l’inviter à danser un soir, mais c’est quand elle est en vacances, de cela il est à peu près sûr, et ils dansent, oui, mais de quelle danse s’agit-il, et se presse-t-elle contre lui ou au contraire s’en écarte-t-elle, de cela il ne se souvient pas 11/05/2007Infanticide 8et quand la chose à la surface du radier comme faisant partie du courant lui-même apparaît en tourbillonnant, en tournant sur elle-même, et en luttant encore contre la nécessité pour elle de cesser le combat, et de cesser de faire souffrir tout le monde, et d’être un poids encombrant, je m’entends qui pousse un cri, ou peut-être je n’en pousse pas et je l’imagine, car déjà je ne suis plus penchée par-dessus le parapet du côté de l’aval, mais je le contourne et je descends sur la berge, et je ne me vois plus, mais je m’entends, et je m’appelle alors, seule au milieu de la route, les pieds dans la poussière, et où ne passe aucun véhicule, ni aucun promeneur, aucune ombre, parce qu’il doit être pas loin de midi, ma robe de motifs imprimés d’été et de couleurs de deuil s’anime, et je fais quelques pas et avec précaution, je descends me rejoindre sur la berge
et lorsque j’atteins la berge, je ne vois encore rien, parce je regarde à mes pieds de peur de tomber à cause du sol glissant, de la glaise glissante du sol, de cette terre grasse et toujours suintante, et toujours noire comme de l’anthracite, et presque aussi brillante, si bien que ce n’est que lorsque je me trouve sur le mince replat à mes côtés, que je vois la scène, et je me vois me jeter à l’eau qui atteint mes cuisses, et d’une main je me retiens à une branche souple de saule, et je tends l’autre vers la chose qui tournoie dans sa dérive, et que le hasard approche du bord où je me trouve, et la voix veut me dire
Ne fais pas ça, ne te prends pas pour Dieu, n’interviens pas dans le cours du destin et ne reprends pas à la rivière, au radier, ce qu’il prend, ne viens pas déranger les choses, ne viens pas déroger à mon attente, car c’est vrai, j’attends
Et je vois ma main comme celle de Dieu qui se tend vers la main de sa créature, et son index qui se tend vers celui légèrement fléchi de sa créature, et l’instant où ils vont se toucher, et je pense que je dois me réjouir, je pense qu’à moi aussi une main est tendue pour me hisser depuis l’enfer et me sauver, et que c’est la troisième fois aujourd’hui en si peu de temps que cette main se tend vers moi, et que je ne la saisis pas, quand mes mains trouvent la force, quand mes yeux refusent de voir et se ferment, et quand mes oreilles refusent d’entendre, et maintenant je me dis encore la main se tend, et je dois moi aussi me réjouir, et je dois l’encourager, et même l’aider à retirer au radier la chose, et lui restituer son nom d’enfant, et peut-être renouer le lien, et je pense ou plutôt je me pose la question de savoir pourquoi je ne le fais pas, et pourquoi au moment de me poser cette question, bien au contraire, je souhaite qu’un sursaut du courant emporte la chose, et alors je saisis son poignet, mon autre main se retient à la branche du saule, et je veux la retenir, parce que je pense au risque de tomber à l’eau, mais je sais que je veux la retenir de reprendre au destin ce que le destin me prend, et que je ne veux pas reprendre ce que le destin ne me prend pas, mais que je lui donne, que je lui offre, cette chose que je ne peux nommer qu’une chose, et non pas comme lui, comme je le nomme lui, parce qu’ils me mettent dans les bras l’amour et la haine, et que j’ai dans l’un l’amour, et dans l’autre la haine, main gauche et main droite, et qu’on me prend l’amour pour me laisser la haine, et tout en me retenant de tomber, je me retiens de reprendre cette moitié qui est comme une bouche qui m’embrasse, et qui n’est pas ma bouche, et avec laquelle il y a un lien qui n’est pas mon lien, et je tente de me retenir et de me ramener à moi, et je tente de m’empêcher de reprendre la chose aux eaux, et au radier, et au courant
mais ma main libre s’écrase comme une grappe de groseille sur le tissus gorgé d’eau et blanc de la chose, et la tire vers moi et vers le bord, la berge, et lorsque la chose est tout contre, alors je l’agrippe des deux mains et je fais des efforts pour le hisser, et je le regarde sans rien faire pour l’aider, je le regarde et je pense qu’il ne va pas y parvenir, qu’il me suffit d’attendre sans rien faire pour le voir s’épuiser et renoncer, mais la chose est aidée par le sort, par ses contorsions, par le courant qui de-vient son allié, par le soleil, par la chaleur, par l’odeur de l’eau, par les rats, les araignées et les perles de leurs toiles, les truites, et les gammares, et je vois la chose étendue les pieds encore dans l’eau, mais la tête au soleil dans la terre grasse et noire comme de l’anthracite, et suintante des humeurs, et chaude comme un corps, et je vois la peau de la chose grumeleuse et blanche, et je me dis avec espoir qu’il est mort, que ça y est, il est trop tard, et il est mort, car la chose ne crie plus, ne fait plus de bruit, ne se débat plus comme à elle aspirer le soleil, et sa chaleur, et la main sort ce qu’elle trouve de ma manche à l’épaule, un mouchoir sale et de morve sèche qui vient de la chose pour lui essuyer le visage, en recueillir les sanies, débarrasser sa respiration
alors oui, j’entends la voix me parler, et j’entends les paroles de la voix, et je n’éprouve rien à les en-tendre, parce qu’il me semble qu’il faut que la voix les prononce et les dise, que c’est quelque chose de nécessaire, qu’il faut qu’elle tente cette carte, ou alors il me faut comprendre, car c’est comprendre mon amour pour lui que de comprendre ma haine pour l’autre, mais ce n’est pas une chose que l’absent comprend, non, il ne la comprend pas, et ses yeux absents me regardent comme à regarder une folle, oui, je vois son regard et dans son regard comme à me voir en un minuscule reflet déformé à la surface d’une sphère de métal poli, je vois l’horreur de son regard Infanticide 7Oui, c’est vrai, je le vois à l’amont du pont, je le vois venir, et je vois qu’il bouge encore, et je comprends, je vois que ce n’est pas fini, et je pense en moi-même
Dieu du ciel que c’est long que c’est acharné
et je comprends qu’il faut me hâter de quitter le pont
alors dans les bruits légers de l’eau, j’entends les cris et je pense que vraiment c’est long et c’est acharné, et cela dure et n’en finit pas, et je presse le pas pour l’éloigner, et la voix continue à dire à lui qui n’est pas là
Allons, viens ce n’est rien
alors même qu’il n’est pas là, et ne dit rien, mais je sais que demain, plus tard, un jour, il entend les cris, qu’il va les entendre le jour, la nuit, au milieu des bruits de l’eau, et qu’il veut savoir et qu’il s’approche du bord du parapet pour regarder au-dessous l’endroit où les remous bouillonnent et les tourbillons s’enlacent, je sais qu’il lâche ma main, même si je tente de la retenir, alors je presse le pas, je me hâte, je dis qu’il nous faut nous dépêcher, mais déjà l’absent tente de me retenir, et il dit
Écoute
L’éloigné dit
Écoute, tu n’entends rien
et je feins de ne rien entendre contre l’évidence, puis je dis que oui, j’entends bien quelque chose, mais sans savoir ce que c’est, que ce n’est rien, et je serre plus fort sa main absente dans la mienne pour le retenir, pour l’empêcher de me quitter, pour l’empêcher de se précipiter et de s’accouder sur le bord du parapet pour voir le radier et l’origine de ces bruits
et c’est l’été, une très belle journée d’été, j’entends aussi, ou je crois entendre, le souffle de l’air dans les roseaux et les feuillages des grands arbres, mais peut-être ce ne sont que les bruits de l’air que les poumons tentent de cueillir avec l’avidité de la vie acharnée, avec cette incroyable avidité, et je pense en moi-même en m’adressant à cette chose qui flotte, et dont les poumons tentent d’aspirer cet air avec avidité, ce même air qui passe dans les roseaux et les agitent, ce même air que chauffe le soleil et que je sens sur la peau de mes bras, en même tems que je sens du froid inexplicable aussi sur mes bras, et je porte une robe en tissus imprimé à fleurs, une robe légère qui convient très bien à cette journée, un motif de couleurs dans des tons pastels, et je me dis que je pourrais être, et me sentir, comme ce tissu, et cette robe légère, et insouciante, aérienne, et pleine de couleurs et de chaleur, si les choses s’accomplissent comme elles doivent s’accomplirent, et c’est très curieux parce qu’alors je m’adresse à cette chose, je pense à elle, je m’unis à elle par le pensée, et je lui parle presque avec tendresse, je lui prodigue des encouragements, non pas pour continuer sa lutte, mais au contraire pour la cesser, cesser ce combat de la vie qui continue avec avidité, avec cette rapacité incroyable à lutter, je lui dis
Cesse mon petit
ou d’autres mots stupides d’affection
Cesse, ce n’est plus la peine, il vaut mieux maintenant cesser et t’abandonner, tu luttes et c’est bien, mais maintenant il faut convenir que le sort est plus fort et non seulement le sort mais les éléments les eaux de la rivière et que tes petits poumons sont fatigués et tu souffres et ainsi souffrant, tu me fais souffrir, vois-tu bien comme tu me fais souffrir, cesse de me faire souffrir, et dans le même temps fais cesser ta souffrance avec la mienne, oui, je souffre de te voir te débattre et lutter, il faut que tu comprennes, ce n’est peut-être pas de ta faute, ce n’est assurément pas de la mienne non plus, c’est la faute de cet homme et ni toi ni moi n’y pouvons rien, c’est de la faute du sort et du nombre, et je n’ai pas suffisamment d’amour en moi pour toi et pour lui, deux c’est trop, cesse mon petit, cesse et laisse le courant t’emporter, c’est mieux ainsi, laisse-toi aller, tu connais le repos au lieu que là tu te débats et tu souffres
oui, je m’adresse ainsi à cette chose qui ne peut pas m’entendre, et qui dans le même temps se débat sans même s’en rendre compte, et donc c’est ainsi à ce moment-là que je vois la photographie de ma mémoire, nos deux silhouettes qui peuvent être heureuses et sa main encore dans la mienne, et la voix, ou bien moi, qui lui dis
Allons viens, il nous faut nous dépêcher
bien que nous n’avons aucune raison de le faire, et ma robe d’été en tissus imprimé à fleurs et ses motifs et ses couleurs, et l’air qui passe dans les roseaux et dans les feuillages des grands arbres et sur la peau de mes bras, et qui semble être appelé par les petits poumons de cette chose qui flotte aussi incroyablement que cela peut me paraître, puisque je me demande
Mais comment cela peut-il flotter ainsi
et je me dis que je crois au contraire que cela doit couler à pic, mais non cela flotte comme une feuille morte qui n’est pas morte, et à ce moment-là de la photo, elle s’anime, et je veux libérer ma main de la mienne qui resserre son éteinte, et je veux me précipiter sur le bord du parapet, car il dit qu’il entend du bruit, que je lui dis que je n’entends pas, et la main se tord dans la mienne et s’en libère, et je me vois me précipiter, je me vois me pencher, mais à ce moment-là la chose doit être sous le pont, dans la froide ombre du pont, dans l’humidité du pont avec les ruissellements goutte à goutte de la voûte où poussent des mousses qui pendent, et où les eaux prennent une profondeur noire avec des reflets presque bleutés, et où les remous creusent des éclats de miroirs qui paraissent coupants, et où les bruits, les sons, s’amplifient par la voûte, et les voix résonnent et portent, et où l’odeur de l’eau est plus forte et devient presque insoutenable, et quand on y passe avec la périssoire par exemple, on se croit dans un train fantôme à cause de la proximité possible des rats d’eau, des araignées qui pendent de leur toile perlée, de terreurs cavernicoles, et de l’écho des voix
alors je me vois qui me précipite de l’autre côté, et me penche sur le parapet de l’aval sous lequel la chose doit sortir et apparaître, et la voix me dit de venir et demeure sur la route et sous le soleil seule dans ma robe de motifs imprimés d’été et de couleurs de deuil, avec la poussière à mes pieds qui est celle de l’été 10/05/2007Infanticide 6et ce n’est pas à ce moment-là le sentiment d’une faute, voire d’un crime que je commets, de quelque chose d’impardonnable à leurs yeux, non, ce n’est pas cela, mais le fait d’être soudain seule, abandonnée par l’essaim disparu que remplace le silence habillé de tous les bruits insignifiants que l’on ne remarque pas d’ordinaire, et qui sont les bruits dont bourdonne le silence, ce qui m’affole c’est de ne pas comprendre, et d’avoir dans ma mémoire ces morceaux manquants pris à l’emporte-pièce de l’oubli, et comme je ne peux pas me mouvoir dans le temps, alors je me meus dans l’espace, et je commence à marcher, puis je cours, puis je me rends compte que je cours, et je m’efforce à ralentir ma course, et je marche alors vite, mais sans cependant courir, un peu comme lors de ces épreuves sportives, je marche et je traverse le jardin, et je passe le portail, et j’arrive sur la route, et je longe le mur de la maison avec l’ironie de sa vieille inscription rouge qui indique la présence d’un poste de secours durant la guerre, et que je ne vois pas, et je me dirige vers le pont sous lequel passe l’eau du radier
et j’arrive là sur le pont, et je demeure là, stupide, moi aussi, aussi stupide qu’une poule dans son bain de poussière, et je calcule, alors que je sens les gouttes de sueur qui coulent sur mon front, dans mon cou, et qui mouillent, et qui tachent le tissus de ma robe d’été légère et aux motifs imprimés et aux couleurs gaies et fraîches, et qui étaient vives avant les lessives qui les ont délavées, et je calcule, j’essaie de calculer, avec la vitesse du courant pour ce que je peux en savoir, en juger, et si ce que j’imagine est vrai, si l’enfant
car maintenant je pense l’enfant, et non plus la chose, et je commence à ressentir en même temps que de l’inquiétude, ou quelque chose qui ressemble à de l’inquiétude, de l’affection, ou de la tendresse, ou de la pitié, ou bien quelque chose qui ressemble à de l’affection, de la tendresse, ou de la pitié
si l’enfant est bien tombé à la rivière, ou si je l’y pousse
pensée que je n’écarte pas, et que je ne trouve même pas le moyen de venir contredire, ces espèces de sentiments nouveaux que j’éprouve et qui ne sont peut-être que la rançon de la réussite de mes pensées
oui, je calcule et je comprends qu’alors en ce moment même où je me trouve à penser ces pensées, l’enfant doit parvenir, s’il flotte encore, juste à l’amont du pont et que si je me précipite, si je m’accoude au parapet, du côté de l’amont, je le vois, et je n’ai que le temps de descendre de l’autre côté, du côté aval, vers la berge, et d’entrer dans l’eau peut-être, pour tâcher de le reprendre au radier, à son courant et à ses eaux, oui, je pense cela, je pense que je peux le faire
et à ce moment-là, j’ai tant besoin de le voir venir à moi, de le voir venir à moi comme la colombe descendre sur son épaule, de voir mon amour venir à moi, se diriger vers moi, et me rejoindre au milieu de la route, et sans réfléchir, sans penser, de le prendre par la main, et de vouloir qu’il m’entraîne loin, je ne veux pas qu’il voit l’enfant dériver à la surface des eaux du radier, à supposer qu’il s’y maintienne encore, je ne veux pas qu’il pense, je ne veux pas à lui pouvoir penser que c’est moi qui le pousse, même si c’est vrai que je le pousse, ce que je ne sais pas moi-même, je ne veux pas à lui être témoin de cet accident ou de ce crime, je veux, comprenez-vous, lui épargner cela, l’épargner, lui, je ne veux pas à lui être mêlé d’une façon ou d’une autre à cette histoire, je suis prête à sauver l’autre de moi-même, je vous le jure, que vous me croyez ou non, c’est vrai, mais pas au prix de le mêler à cette histoire, si bien que si je veux aussi maladroitement sa présence et l’éloigner, ce n’est pas parce que je crains son intervention dans le cours du destin et à lui venir sauver la vie de l’enfant, mais je ne veux pas cette histoire rejaillir sur lui, je ne veux pas à lui en être atteint, blessé, je ne veux pas son regard sur moi en être changé, altéré, je ne veux pas qu’il me juge, alors, oui, une voix en moi me prend par la main, et tandis que je sais qu’à ce moment même l’enfant peut-être passe sous le pont, la voix veut m’entraîner, la voix me dit
Viens viens
mais je le vois, lui, et je le vois, il me regarde sans comprendre, il me regarde comme à être une étrangère qu’il ne reconnaît pas, et plus je m’efforce à l’entraîner, plus il résiste comme soudain à devenir mon ennemi ou bien me regarde comme son ennemi
Viens viens
je lui dis
Viens
et je suis prête à le supplier, je suis prête à lui dire
C’est assez pénible ainsi
C’est assez dur comme ça
Même sans toi
Sans ta présence
Même dans la solitude, c’est assez dur comme ça
Ne me rend pas les choses encore plus pénibles et plus difficiles
Je t’en prie
Viens, viens, éloignons-nous
et croyez-moi, je ne fais pas cela dans la pensée de hâter la fin de l’autre, et à être seule sans doute, je descends sur la berge, et entre dans l’eau du radier, même au risque de me noyer moi-même peut-être, mais il est là, et je veux l’éloigner, et je n’ai qu’une pensée qui est de l’éloigner
Infanticide 5et j’arrive au côté occidental du terrain bordé par le radier, le terrain est surélevé d’environ deux mètres par rap-port au niveau de l’eau, et je m’approche du vivier construit sur le plan d’un trapèze régulier dont la grande base est séparée du radier par un mur de béton, avec en aval et en amont deux ouvertures fermées par une grille surmontées de planches par où l’eau entre puis sort du vivier en y entretenant un courant plus lent que celui du ruisseau, avant on y entretient des truites sauvages de ces rivières, robe étincelante de pierreries où se mêle le rouge sang, rubis bleu du saphir, éclat du diamant, mais maintenant c’est fini, il n’y a plus rien que l’envasement et pendant une époque un salmoniculteur vient régulièrement avec un camion équipé d’un bassin aéré où il puise dans une eau noire et glacée de lourdes grappes jaillissantes de truites d’élevage, qu’il pèse ensuite sur une balance romaine, car il les vend au poids, il faut faire vite et aussitôt l’opération achevée dans des gerbes d’éclaboussures (l’homme est chaussé de grandes bottes de caoutchouc habillé de toile bleue comme d’un uni-forme et ceint d’une espèce de tablier épais et vraisemblablement imperméable semblable à ceux des tanneurs) il faut courir jusqu’au vivier y délivrer les truites de l’élément qui les asphyxie et les restituer au leur, à l’eau froide et au fond vaseux de leur prison, et alors Il faut régulièrement curer le vivier qui s’envase du fait que les eaux y ralentissent leur courant et dépose dans ce piège où elles se prennent les infimes limons qu’elles portent sans troubler leur limpidité, et le vivier est recouvert à sa surface de trois cadres de fer tendus d’un grillage assez fort pour que quelqu’un de léger y marche, et ce n’est pas pour protéger les truites des prédateurs, mais pour pré-munir qu’on y tombe et avant tout un enfant
et tout juste à côté du vivier se trouve le lavoir où j’accède en descendant cinq ou six marches aussi larges que la planche inclinée dans l’eau où les femmes battent le linge et dont le bois est blanchi sous l’effet de la lessive et de l’eau de Javel, et on se sert de lessiveuses, de grandes cuves de zinc évasées vers le haut et munies d’une espèce de trompette du même métal qui sert à faire circuler l’eau depuis le fond du récipient jusqu’au-dessus du linge arrosé durant l’ébullition d’une eau crémeuse et écumante, et une vieille cuisinière se trouve tout de suite à l’entrée gauche du hangar, elle sert pour les lessives et pour cuire la pâtée des lapins
et je lève la tête et encore le souvenir du goût des groseilles à maquereau des cassis dont je vois un autre pied à côté du bassin et le mirabellier planté entre le vivier et le lavoir où il ne reçoit pas assez de soleil à cause des grand sapins sur l’autre rive
et le destin, ou le joueur d’échec, ou tout ce que vous voulez qui fait que j’ai cette pensée, que je veux échapper à ce qui se prépare, et que je suis peut-être seule à savoir comme je veux échapper à cette pensée, comme à cette agglomération et aux gens d’ici, en m’enfuyant dans une voiture qu’il conduit au volant de laquelle il s’installe pour m’emmener, je comprends que pas plus que cette voiture n’existe, ni n’existe jamais, je ne peux échapper à l’appel de l’eau, et à l’accident qui doit se produire ce jour-là
et c’est à ce moment que l’oubli s’installe, et que la mémoire me fait défaut, parce que c’est l’oubli maintenant qui se trouve à mes côtés à la place de la mémoire, que l’oubli efface comme le réveil efface, déchire, le rêve et que sachant que je rêve, j’oublie le rêve, ne me croyez pas, mais cela s’efface, oui, je me revois approcher du bord escarpé du radier, je revois le décor où je me revois soudain seule, sans plus rien au bout de mon bras d’appendu, sans la chose qui soudain n’est plus une chose, mais s’associe maintenant à la pensée d’un enfant que je dois tenir par la main en ce moment même, mais que je ne vois plus, que je n’entends plus, dont je ne sais plus où il est en ce moment même, alors que dans la maison ils font la sieste, et que dans la basse-cour les poules se roulent dans la poussière, et clignent un œil stupide d’hébétude, et que les lapins dans le clapier s’étendent de tout leur long avec sur eux la résille du grillage et de la lumière, que tout ce calme au moment où en moi se lève une tempête Infanticide 4et je me dirige vers le lavoir municipal qui n’est pas encore restauré, qui est encore utilisé par les deux lavandières dont je me rappelle encore les noms, et qui viennent en poussant chacune une brouette chargée du linge qu’elles font bouillir avec de larges copeaux de savon dans de vastes lessiveuses de zinc, et elles travaillent à genoux sur une paillasse de chiffons penchées sur le plan incliné de bois blanchi par l’eau de Javel, et elles appliquent de grands coups de battoir sur leur linge, et le courant emporte à la surface de la rivière d’abord hésitantes les nombreuses bulles de savon où s’irisent les couleurs décomposées de la lumière comme en de minuscules arcs-en-ciel fragiles qui marquent de leur danse les multiples mouvements capricieux de l’eau, et parfois l’une des deux laisse échapper une pièce de linge que le courant emporte, et alors vient un essoufflement (l’une) ou un regard de corbeau sous des sourcils broussailleux (l’autre) réclamer à grands cris le râteau muni d’un long manche qui demeure toujours contre le tronc de l’épicéas pour récupérer à la rivière le linge qui file avant que le courant ne l’emporte tout à fait, et l’eau toujours très froide même en plein été rougit définitivement leurs mains qui semblent des écrevisses cuites au court-bouillon, et elles vont ainsi même l’hiver châtier leurs genoux, leurs mains, leurs reins, de longues heures à rincer le linge des autres, et les gens de cette région recourent pour les désigner à l’article patronymique, et ce lavoir est un lieu où j’aime venir, et j’y viens de préférence lorsqu’il ne s’y trouve personne, et seule j’aime sous le toit à double pente, couvert d’ardoises bleues et moussues avec le temps, communier avec l’eau dont la présence sous mes pieds, devant mes yeux, s’étale avec une majesté immuable et meuble le silence d’une rumeur, d’un bruissement, de mille onomatopées, d’être vivant car l’eau possède son odeur
et je prends la route Verte qui longe la berge et les eaux froides et limpides de la rivière
et je lâche la main de la chose, alors que je marche sur la berge, et je lui dis de jouer d’aller jouer, je lui dis de ne pas s’occuper de moi, je lui dis de regarder les poissons dans la rivière sous les longues chevelures des mousses ou bien de chercher des larves de phryganes, tandis qu’assise sur un des bancs qui font face à la rivière, et qui tournent le dos à la route déserte, je regarde le courant que l’on peut voir qui passe à cause des petites bulles ou des reflets à la surface qui sont emportés et qui tournoient, mais il demeure obstinément à mes pieds, stupidement accroché à mes pieds, à faire je ne sais quoi dans cette minuscule zone où les pieds des promeneurs ont raclé le sol et empêché l’herbe de pousser, et je lui dis encore
Mais vas donc jouer
je lui dis d’aller jouer, car je veux qu’il s’éloigne, sa présence me pèse, alors comme il ne bouge pas, comme il lève vers moi un regard imbécile qui ne comprend pas, alors qu’il est accroupi comme il se tient toujours, ridiculement accroupi à mes pieds sur ce sol raclé, je me lève et je lui dis
Viens nous allons marcher
et je le prends par la main et je marche sur le sentier que les pas des promeneurs ont tracé tout au bord de la berge
mais l’essaim tourne autour de moi, Oh, je ne le veux pas, parce que je me rends compte de l’horreur de mes pensées, de ce geste que je pense, ou de cet accident qui doit s’accomplir, non, ce n’est pas cela, je veux échapper parce qu’il me semble que c’est quelque chose d’écrit, quelque chose auquel je ne peux pas échapper, que c’est ce qu’on appelle un destin, et tout en moi se rebelle contre cette idée que de ma vie, un épisode peut ainsi être écrit sans à moi être donné la liberté d’agir, sans à moi être donné la liberté de pouvoir choisir, comme à n’être qu’une créature manipulée que l’on pousse ni plus ni moins qu’une pièce sur un échiquier et qu’ainsi je dois servir des desseins que j’ignore, c’est contre cela que je me rebelle, et non pas contre l’accident lui-même, contre cet appel de l’eau qui semble non pas clamer avec bruit son désir, mais le susurrer, le murmurer avec insistance, le chuchoter à mon oreille, comme font les gens parfois dans les séances d’hypnose, ou bien comme on imagine qu’ils font, oui, je veux m’éloigner de la berge, et de la rivière, et de l’eau, et je tire la chose appendue à mon bras, je traverse la route désolée et déserte à cette heure
et je reviens sur mes pas et j’entre dans le jardin, je passe la touffe de noisetier où chaque année sortent de terre les premières perce-neige et à côté du lilas où poussent au pied les violettes
puis j’arrive dans la cour sous la treille, et là j’hésite, et je me rends compte que je suis au-dessus de la source, que je suis exactement sur les deux tôles qui s’ouvrent comme un livre ou un portefeuille, et sous lesquelles sourd ce bruit d’eau ferrugineuse, et c’est le chant de l’eau qui recommence, et qui semble m’appeler et mes pas me poussent vers le vivier, vers le lavoir, vers le petit bassin en ciment, et vers l’eau du radier, vers son chant, ses murmures, et ses appels, car l’eau ici est de toute part, et où que je veux aller, où que je veux diriger mes pas, entraîner à ma suite la chose appendue, tout m’appelle vers cette eau présente de toute part
et je passe à côté de l’escarbilleur, à côté du billot juste devant le portail de la basse-cour, et qui sert à séparer la cendre des résidus de charbon non entièrement brûlés lorsqu’il faut vider le foyer de la cuisinière
et je franchis la clôture, un haut grillage qui sépare la bande de terrain dédiée à la basse-cour du côté du jardin et du fossé avant le pré, durant la belle saison la plate-bande assez étroite qui borde le grillage du côté du jardin est plantée de dahlias surtout, qui atteignent plus d’un mètre cinquante, tout à l’extrémité avant le fossé il y a plusieurs groseilliers dont un groseillier à maquereaux, et je sens le velouté des feuilles lorsque je détache une petite grappe qui éclate d’écarlate, et les lèvres légèrement serrées tirer la minuscule rafle pour égrappiller les fruits qui s’écrasent en bouche dans un concert acidulé 09/05/2007Infanticide 3ne me croyez pas, mais si vous pouvez croire que je peux jurer sur ce que j’ai de plus précieux au monde, si vous pouvez croire que j’ai quelque chose de plus précieux au monde que ma haine, je suis prête à jurer sur ce que j’ai de plus précieux au monde, et peut-être m’accordez-vous que j’ai quelque chose qui m’est le plus précieux au monde, et peut-être devinez-vous que c’est cet homme, et ce que j’éprouve pour cet homme, et m’accordez-vous encore que je ne varie jamais en cela, que je demeure toujours à la barre de ce lien à lui, de cette force qui s’empare de moi dès le début, et qui ne quitte jamais malgré ses lâchetés, malgré son comportement, malgré la vie, malgré tout, je suis prête à le jurer sur ce lien avec cet homme, et tout ce qu’il fait naître en moi, et je jure que je ne me souviens pas, non je ne me souviens de rien, je ne cherche pas à me dédouaner, et même d’une certaine manière je suis heureuse à me souvenir, et plus encore à me souvenir de l’y avoir poussé, oui, de pouvoir regarder mes mains et de pouvoir les regarder en me disant ces mains qui sont mes mains le saisissent, l’empoignent, et ensuite le poussent résolument, le jettent, je vais vous paraître monstrueuse, mais je préfère savoir, et savoir l’horreur, que de demeurer dans l’incertitude et de ne pas savoir, de n’avoir que l’oubli, l’amnésie, et je me demande comment une chose pareille est-elle possible, comment il est possible de pouvoir oublier un événement semblable, si réellement mes mains le font, si mes mains l’empoignent, s’emparent de lui, et le poussent, le jettent, alors que moi je suis prête à assumer cet acte, que je suis prête à le revendiquer pleinement, à en porter tout le poids de ce mot d’horreur qui fleurit sur leurs lèvres à tous comme je les vois déjà, pourquoi alors le sort me prive-t-il du bénéfice de savoir, de me le rappeler, et de m’en souvenir, pourquoi me laisse-t-il dans cette incertitude de devoir toujours me poser la question, de ne pouvoir jamais en espérer la réponse, c’est vrai, je ne me souviens pas, je ne me souviens de rien, mes souvenirs viennent mourir juste avant un point zéro, celui de sa chute et des instants qui la précèdent immédiatement, et ils renaissent alors que déjà il a disparu à mon regard et que je suis seule sur le bord
je ressens les émotions les impressions de cette journée les heures et l’eau
je me souviens seulement qu’il ne veut pas venir avec moi, parce qu’il est en train de jouer sur le tas de sable dessous la fenêtre de la salle à manger, celle qui ouvre en direction du vieux portail, du bouquet de noisetiers où l’on trouve les premières perce-neige quand c’est la saison après l’hiver, à la sortie de l’hiver, à la fin de l’hiver qui n’en finit pas, et du grand épicéas cinquantenaire exactement, avec son banc de pierre et la longue échelle de bois dressée contre son fût bien droit, en bas duquel parmi les aiguilles en tapis stérile poussent parfois des pleurotes que l’on ne mange pas, oui, il veut rester là, comme à savoir ou à deviner que c’est ce jour-là que se produit l’accident, et que pour compliquer le sort, il décide par caprice apparent de ne pas m’accompagner, de me laisser aller seule, en sachant déjà, en sachant par avance, que l’accident va se produire, et que je reviens seule, qu’il me voit revenir seule, sans rien ni personne au bout de ma main, au bout de mon bras, sans cet appendice appendus, oui, il veut rester et me laisser aller, et c’est l’heure de la sieste que je ne fais jamais, parce que je n’ai pas cette habitude qu’ils ont dans cette famille, et qui leur vient je ne sais d’où, et qu’eux-mêmes ne savent pas d’où elle leur vient, mais qu’ils respectent comme une habitude, et j’entends une voix qui l’appelle depuis le perron de l’entrée et la barrière contre les mouches multicolore et légère vaguement agitée par l’air, tandis que la voix entre dans la maison et que lui sur le tas de sable ne répond pas, accroupis devant une double page d’un vieux journal tout décoloré et jaunâtre, et j’insiste lorsqu’il dit qu’il ne veut pas venir et qu’il préfère rester là, sur le tas de sable, j’insiste non pas parce que je suis décidée, et que je sais que c’est le jour de l’accident, mais au contraire parce que je ne sais pas, je jure que je ne sais pas, mais inexplicablement ce jour-là, je veux à lui venir, oui, j’ai inexplicablement besoin, ce jour-là, de sa présence avec laquelle je me sens presque réconciliée justement ce jour-là, et j’insiste et il se lève à regret semble-t-il, il se lève et il vient, et il traîne des pieds en baissant la tête pour que je ne vois pas son visage, car je sais qu’il fait cette moue que je connais et contre laquelle je ne peux pas lutter, mais peut-être précisément parce que je le vois contraint, je me sens légère dans ma robe d’été au tissu imprimé de motifs à fleurs multicolores, je me sens légère, aussi légère que ce tissu que le souffle de l’air parfois agite un peu, et je m’éloigne, et je me demande
est-ce qu’il sait mes pensées, est-ce qu’il sait
mais à ce moment-là, je ne crois pas moi-même que je sais que c’est le jour de l’accident, non, je ne crois pas que je le pense, je crois que je pense un essaim d’abeilles, ou de frelons, ou de guêpes, mais de ces bêtes qui volent et bourdonnent et qui peuvent piquer et causer une douleur vive et dont le bruit du vol est associé à la chaleur de l’été et à l’idée de sucreries, de boissons fraîches et sucrées, acidulées, de verre ou de carafes sur la paroi desquels la buée se forme, tandis qu’une main les pose sur une table dont le bois est fendillé par la succession des pluies, des nuits et des grandes chaleurs du soleil, oui, mes pensées tournoient et volent en bourdonnant et en me donnant le tournis, et tout comme ces bêtes volantes, piquantes, sont affolées par la présence, la proximité de la saveur du sucre, par les taches poisseuses d’un peu de jus renversé, et tournent autour de la table des verres et des convives qui s’efforcent de les chasser d’un revers de la main, mes pensées m’affolent, affolent quelque chose en moi, qui doit être ce que l’on appelle moi, ce que tout le monde a l’habitude d’appeler
moi
ce mot unique pour le monde
moi
moi
moi
insaisissable convention autour de laquelle tournent les guêpes affolées par la présence de toutes ces sensations, de la chaleur du soleil de l’été, de l’odeur du bois fendillé et gris à force de soleil et de pluie, d’été et d’hivers
moi
moi
avec l’appendice appendu, et les apparences comme un chapeau de paille et ma robe d’été en tissu léger imprimé à motifs colorés
moi
moi
en train de m’éloigner, la tête environnée de son essaim de bêtes primitives et bourdonnantes et prête à piquer, à enfoncer leur dard et à en mourir, et je prends le chemin de la rivière, je longe les berges de la rivière, où il y a de la fraîcheur à cause de l’eau, de la présence de l’eau, et de celle des grands arbres, et personne sur les berges à se promener comme je me promène, avec la chose appendue à mon bras, et la marche ralentie par l’accablement des choses, du temps, de l’été, et toujours ce bourdonnement de l’essaim qui ne me quitte pas comme une transhumance d’abeilles, comme une migration d’insectes, un vol de criquets ravageurs, un essaimage perdu, alors je me souviens que je veux échapper, oui, ne me croyez pas encore, mais je veux échapper infanticide 2oui, depuis le banc je le regarde, je la regarde, et ne me croyez pas, comme tout, comme je ne vous crois pas si vous me dites une vérité pareille et aussi inacceptable qu’un mensonge, oui, c’est vrai, en le regardant ainsi, en la regardant accroupie sur ce tas de sable et tout occupée à creuser et à se salir, ignorante de mon regard, absent de sourire dans son dos, de mon visage qui se sculpte dans son observation, et s’y abîme comme on tombe dans le spectacle du ressac sur une plage, ou bien des flammes devant un feu, mon regard accaparé par cette chose ignorante et bêtement occupée à des bêtises, et bêtement ignorante de la saleté, des impostures de la vie, et qu’une petite voiture suffit à occuper pendant des heures à faire avancer sur des routes tassées à la main dans le sable, où viennent pisser les chats et les chiens, je pense à sa mort, j’y pense comme le chemin de mon amour pour cette chose, d’un retour des choses à leur place et moi, de mon retour parmi les sentiments que je dois avoir pour elle, et alors cette pensée de sa mort s’organise, tout comme cette chose semble organisée pour, sinon être un enfant, du moins en donner l’apparence ou bien encore croire en être un
cette pensée de sa mort s’organise en moi, elle grossit comme à la suite de cette nuit lorsqu’il vient, lorsqu’il frappe à la porte de la chambre et que je le laisse entrer en me disant celui-là ou un autre, autant celui-là, et me préparant au dégoût, mais me disant qu’il le faut, que cela est nécessaire, et que c’est un couteau que je lui plante dans les reins, tandis qu’il s’agite sur moi en bavant dans mon cou, et que moi je regarde le plafond avec dessinés sur le plâtre du plafond, pareils aux tâches d’humidité où je lis des figures, je lis mon dégoût et ma haine, tandis qu’il s’agite
et ensuite, cela pousse et grandit, et cela s’organise de plus en plus, et cela déjà se marque d’une volonté opiniâtre de vivre, de poursuivre sa course jusqu’à son achèvement, d’éviter les accidents et les maladies, et tout ce qui peut venir entraver cette volonté incroyable de vivre, et de se satisfaire dans cet égoïsme forcené, acharné, fou, de s’accrocher ainsi à ce qu’on nomme une vie
et tout comme vient le moment pour moi de me séparer de cette chose poussée en moi, je sais que vient le moment de me séparer de cette pensée de sa mort, que cette pensée de sa mort grandit suffisamment, s’organise suffisamment, possède désormais suffisamment de volonté et d’acharnement pour affronter seule, hors de moi, l’extérieur de moi, et qu’il est temps à elle de s’accomplir
alors c’est comme à la pensée de sa mort n’être plus seulement une pensée, mais son exécution et sa réussite et déjà son achèvement, d’abord je la vois s’accomplir, j’en vois les précisions, l’enchaînement des étapes, des scènes, des événements, c’est un déroulement auquel j’assiste depuis une salle où je suis seule à regarder sur l’écran tendu les images, dans le bruit un peu essoufflé du modèle ancien de projecteur dont le ventilateur souffle un air chaud et odorant de pellicule, dans l’air renfermé de la pièce, et l’on voit juste à la sortie du ventilateur après la grille moulée qui dégage cette odeur de matière plastique grise et chauffée, un fil pris dans l’air qui se dégage voler et vibrer comme des cheveux dans le vent, j’assiste alors à sa mort qui se déroule devant moi sur l’écran et j’y assiste sans éprouver d’émotion particulière, j’y assiste comme à la diffusion d’un reportage ou d’un documentaire avec un intérêt curieux, sans me sentir concernée, sans éprouver de sentiment de honte, de regret ou de culpabilité, tout simplement je ne me sens pas concernée, ce n’est pas moi et ce n’est pas cette chose dont les images séparées, même les images sont séparées, se trouvent sur l’écran, c’est le destin, les accidents de la vie, la nécessité, le hasard, le malheur, oui, c’est cela, c’est le malheur
et alors je réalise que c’est le malheur, et que la pensée de sa mort s’est muée en sa mort, et que cette chose organisée qui se prend pour un enfant n’en est plus une, mais devenue un malheur, et qu’il y a à la place la mort, peut-être celle d’un enfant, et non plus d’une petite chose organisée, et les choses reprennent ainsi leur place, elles sont remises à leur place, celle qu’elles ne doivent pas quitter
alors, en réalisant sa mort, je réalise le malheur de sa mort, et je tombe soudain dans ce malheur, je tombe soudain dans mon malheur, et mon malheur est sincère, je n’ai pas besoin de le forcer, car j’éprouve alors une véritable douleur qui n’est rien d’autre qu’un avatar de cette chose, qui se substitue à elle, que la mort substitue à elle, qui est sa poursuite, sa continuation, si bien que ce n’est pas comme à cette chose être réellement morte, disparue, non mais modifiée, transformée, et passée de l’état de chose organisée à celui de malheur abattu, de pensée du passé et de regrets inoffensifs,
et à ce moment-là, rendue à ce point de mes pensées, je le regarde, je regarde cette chose accroupie sur le tas de sable et ignorante de toutes ces pensées qu’elle fait naître à deux pas derrière elle, dans son dos, et je ressens pour elle déjà ce qui peut-être ressemble à de l’amour ou à de la tendresse, ou peut-être n’est-ce que de la pitié, celle que l’on réserve aux condamnés, ou encore de l’effroi plutôt, pour cette mort annoncée qu’ils portent sur eux et dans leurs regards cette mort déjà inscrite que rien de naturel ne vient expliquer, oui, je suis presque prête à m’oublier, à oublier tout le reste, et à oublier surtout que cette chose que je vois déjà couchée dans la chambre des morts, que je vois déjà six pieds sous terre résumée à un trait d’union entre deux inscriptions de dates, comme celles d’une guerre, entre celle de sa déclaration et celle de son armistice ou de sa capitulation, ou de sa signature d’accords de paix,
et m’appelle car elle ne retrouve plus dans le tas de sable la petite voiture de métal que je viens de lui acheter pour avoir la paix sur le chemin de l’aller, et alors je me lève et je m’approche du tas de sable, et d’abord je cherche avec elle dans le sable sale avec répugnance en regardant ses mains qui ont fouillé dedans, et je lui dis de chercher et de la retrouver et je m’emporte, je ne peux m’empêcher de m’emporter, je ne peux m’empêcher de penser qu’il le fait exprès, même si je me dis que ce n’est pas ça, qu’il ne le fait pas exprès, que ce n’est pas possible à lui de le faire exprès, mais d’une certaine manière que cela revient au même, qu’il le fait tout de même exprès, qu’il sait exactement peut-être sans s’en rendre compte dans son inintelligence de petite chose organisée qui se prend pour un enfant, oui, il sait exactement comment m’atteindre, comment me blesser, et comment le faire, de telle manière que personne ne le voit, sauf moi, que se trouve-t-il avec nous dix, vingt personnes, qui nous observent, aucune d’elle ne le voit, sauf moi, aucune d’elle ne comprend, sauf lui et moi, si bien qu’il me faut faire à mon tour comme de rien, il me faut me contrôler, et me surveiller, et cacher les coups reçus, et les blessures subies, et tout soudain avec la disparition de la petite voiture c’est tout le reste qui disparaît, c’est les deux routes et c’est la voiture au volant de laquelle il m’emporte loin d’ici, loin de l’agglomération, loin d’eux tous, et ma colère, mon ressentiment doivent retomber sur lui, et je lui prends brutalement la main alors que le soir tombe, ou bien qu’il est sur le point de le faire, que l’heure à laquelle nous rentrons habituellement passe déjà, que les ombres envahissent aussi bien les deux routes qui se séparent et s’éloignent que celle qui nous attend, unique, et qui mène à l’agglomération et à ses mesquineries, je le tiens fermement par la main et je marche vite, je marche vite à cause de l’heure, mais je marche vite aussi pour le punir, pour l’obliger à courir, et tout le long du trajet, tout le long du trajet, je déverse sur sa tête haletante mes reproches
et je regarde ma montre
et cette petite chose organisée qui se prend pour un enfant lève vers moi un regard imbécile et doux de victime et m’appelle, m’appelle, m’appelle, et m’enfonce ce mot que je lui dénie et qui crie dans le silence du ciel
alors je regarde ma montre et j’y lis l’heure de rentrer, de marcher sur les bas-côté dans les vapeurs de gasoil jusqu’à l’entrée de l’agglomération, de passer sur le grand pont métallique qui enjambe le fleuve et ses eaux grises d’ardoise, de marcher en tenant par la main sale et gluante et baveuse cette petite chose organisée, marcher, toujours marcher avec la haine et le dégoût qui font les bas-côtés de la route, et moi, nous tenant par la main, dans la mienne la sienne baveuse et gluante, et de rejoindre la réalité de ma haine et la nécessité de sa mort Infanticide 1non, il n’y a rien avant et d’ailleurs rien après, tout s’efface jusqu’à ce repas où elle le rappelle, rien avant l’oubli et rien après l’oubli, on imagine toujours pour de tels actes un long mûrissement nécessaire, une longue maturation, un recuit de haine et de détermination, c’est ce que l’on trouve dans les livres où de semblables actes à commettre se préparent comme un voyage, et le voyageur partir pour un long périple avec une minutie, une patience, une application et une froideur qui déjà retranchent de l’humanité qui s’y soumet, qui se soumet ainsi à ces préparatifs où trouver à s’accoutumer à l’idée de l’inacceptable, mais je ne pense rien, je n’envisage rien comme suite d’événements qu’il me faut accomplir, je n’envisage ni les requis, ni les présupposés, ni les conséquences, ni l’enchaînement, ce maillage du temps, des lieux et des liens, je n’ai que cette pensée que sa mort me débarrasse de la lourdeur des choses, m’allège de leur grand poids et cette pensée est comme un papillon qui vole autour de moi tout de même volent les papillons que l’on a l’impression parfois d’être agités au bout d’un fil comme le pompon des manèges, j’ai cette idée que je peux l’aimer s’il est mort, s’il n’est plus qu’un souvenir, une pensée
oui, je suis certaine qu’une fois mort, une fois sa mort accomplie, alors je peux enfin l’aimer et l’aimer comme je le dois, je peux retrouver un sentiment que je n’ai jamais envers cette petite chose organisée qui se prend pour un enfant, un sentiment que tout le monde s’accorde à qualifier d’humain en déniant par la même ce mot à son envers grimaçant, son double et son reflet
oui
oui, j’y pense souvent, et c’est une pensée qui volette autour de moi et que je caresse, je tends la main pour la saisir, pour la toucher, sans jamais y parvenir, et quand bien même j’y parviens, je sais que tout de même les ailes du papillon s’y écaillent en une poudre infime, un chatoiement pulvérulent de couleurs où il meurt
et je pense à l’après, je pense à mon chagrin, je pense aux regrets que j’ai, et aussi peut-être à la honte et à la culpabilité de nourrir de semblables pensées alors qu’il est vivant,
je sais déjà que sa mort est une coupure et qu’après cette coupure je ne pense plus ce que je pense avant sa mort, je sais déjà que je n’éprouve plus après sa mort ce que j’éprouve avant, que je ne peux pas retrouver ce que j’éprouve, et que mon deuil est sincère, je sais que je n’ai pas besoin de forcer le trait, pas besoin de solliciter mes larmes, de ravager mon visage,
c’est comme un accouchement, sa mort est comme un accouchement, c’est comme une nouvelle naissance, une seconde mise au monde que je lui offre, oui, c’est exactement cela, il me semble qu’il me faut m’en séparer, qu’il nous faut nous séparer, et que cette séparation entre nous, cette séparation lui de moi, ce lien tranché, c’est la mort, c’est sa disparition des vivants et son entrée chez les morts,
alors il devient un enfant, un enfant comme les autres enfants, et non plus cette chose que je ne peux pas regarder sans voir toute l’imposture sur laquelle je fonde ma vie, sans voir l’autre et sa façon de baver dans le cou en ahanant comme un bœuf qui peine au labour,
si bien que, peut-être vous ne me croyez pas, mais lorsque j’ai ces pensées de sa mort qui volettent ainsi autour de moi, tandis que je le regarde jouer à côté du banc public unique entre les deux routes et le bord du fleuve, que je le vois jouer sur le tas de sable et que nous sommes seuls, lui et moi, dans cette désolation qui n’en finit pas, avec le bruit des camions et des voitures dont on sait rien qu’à les voir qu’ils sont appelés par des destinations lointaines et des climats différents de chaleur et de soleil, des paysages de caissettes de bois clair aux étiquettes d’oranges, que chaque fois que l’un deux ou l’une d’elles passe et que je les entends dans mon dos, puis déjà loin devant moi, tout aussi bien ils peuvent me planter leurs cris de machines, tout aussi bien ces machines peuvent-elles me hurler dans le dos la misère du banc unique et du tas de sable, juste entre les deux routes, à l’endroit où elles se séparent l’une de l’autre à la sortie de l’agglomération, parce qu’elles ne peuvent pas poursuivre ensemble droit devant elles et qu’il leur faut se séparer et prendre l’une à main gauche et l’autre à main droite, là, oui, dans cette pointe entre elles, ce coin enfoncé entre elles, ce promontoire de misère et de solitude, où ne vient personne et où on se demande bien quelle idée pousse dans la salle du conseil municipal pour venir y installer un banc trop haut d’ailleurs, comme si ceux qui l’installent se disent que de toute façon il ne sert à rien, que personne ne vient s’y asseoir et que cela n’a aucune importance ni pour personne ni pour le banc d’être bien installé, installé selon les recommandations ou pas, et si haut que lorsqu’on s’y trouve assis on a les jambes qui pendent dans le vide, tout comme cet endroit pend dans le vide, et à côté le tas de sable n’est même pas ici pour servir de terrain de jeu à des enfants que des mères cruelles ou simplement fatiguées décident d’amener là pour leur apprendre la tristesse de se trouver à jouer entre deux routes qui partent vers des directions opposées où ils n’iront jamais, parce qu’avant le soir il leur faut revenir sur leurs pas du côté de l’agglomération, du côté de la route avant qu’elle ne se sépare contre ce promontoire de solitude du banc et du tas de sable, et marcher sur le bas-côté dans la fumée et les vapeurs d’échappement et les odeurs de gasoil des camions et les bruits des voitures qui vont si vite, si vite qu’on ne peut pas plus les voir qu’on ne peut entendre, les poteaux téléphoniques qui défilent depuis la vitre d’un train, ni les traverses de la voie, et que tout se trouble en la dernière vision unique, aqueuse, emportée par les yeux vitreux aux globes saillants des noyés,
oui, ne me croyez pas, mais tandis qu’il joue ainsi sur le tas de sable et que dans l’intervalle entre les passages des voitures et des camions lorsque la route qui vient de l’agglomération et les deux routes auxquelles elle donnent naissance et où elle meurt sont vides même d’annonce d’une fuite, lorsqu’on entend cette espèce de rumeur sourde du fleuve qui bat comme un cœur ses eaux grises contre les digues de pierres et roule leur surface où même la lumière du jour se noie et se charge de limons
oui, quand alors je le regarde, celui-là dont je ne peux douter de la naissance, ni de l’ascendance, cette chose petite et organisée qui aspire rien moins qu’à vivre avec cet acharnement ridicule montré dès la naissance, aussi ridicule qu’un mécanisme que l’on remonte et qui lorsqu’on le relâche, lorsque la main qui en a remonté le ressort avec de plus en plus de difficulté à mesure que celui-ci se tend, et que la main sent la clé maintenue mais armée de toute la force du ressort tendu prêt à se déclencher, et qu’enfin la main le libère sur la surface de la toile cirée d’une table où s’efface depuis longtemps les motifs imprimés délavés par l’usure des éponges et du temps, surface où ce mécanisme va entamer sa course échevelée et aveugle dans un grincement de rouages et de soubresauts pathétiques qui finissent invariablement par ralentir, s’atténuer et mourir, tout comme une créature vivante s’éteint avec encore quelques spasmes mécaniques à retardement,
oui, tandis que je me trouve assise sur le banc, seule, avec à ma portée une chose apportée en me disant à chaque départ que j’y trouve une occupation de ces longues heures, de ce temps passé ici, un de ces journaux de ces revues que l’on feuillette et qu’on ne lit jamais, sauf dans des endroits aussi désolés qu’ici, quand on s’y sent aussi seule pour désirer détricoter les heures, les minutes et les secondes, ou le nécessaire d’un tricot absurdement destiné à cette chose devant moi, toutes choses que je délaisse de tout ce temps, pour uniquement le regarder, regarder cette chose dont je me répète qu’elle est issue de moi, tout comme peut l’être un parasite ex-pulsé ou une tumeur retirée, extraite, ou même encore un membre amputé,
oui, je le regarde, je la regarde, et je répète cette pensée, et je répète ces paroles en moi, je fais des efforts pour que ces paroles trouvent un écho de sens, je ne me contente pas de les répéter dans la sécurité de cette solitude où je me trouve, mais je les écris devant mes yeux fermés, je les écris sur le fond rouge de mes paupières quand il fait beau, chaud, et que je lève mon visage vers le soleil, vers le sud où partent ces camions et ces voitures, et qui irradie derrière mes paupières fermées, et j’écris ces paroles pour tâcher de m’en convaincre, pour tâcher de me convaincre que cette chose vient de mon ventre, se sépare à un moment donné de mon ventre et même, encore, avant, que cette chose y pousse parce qu’une nuit où j’ai la faiblesse de l’accueillir, une nuit où il me faut bien l’accueillir, le laisser venir, le laisser monter sur mon ventre, le laisser peser de tout son poids sur mon ventre, le laisser s’agiter et baver comme un animal, oui, baver et s’agiter, et percer mon ventre sec qui le refuse, il me fait cette chose, il laisse cette chose en moi, il me laisse la promesse ou l’annonce comme une marque au fer, comme on marque au fer le bétail, et c’est tout comme il me prend, il prend une génisse ce maquignon repoussant et obèse qui me tâte de ses mains ignobles, me maintient et me marque de son fer,
08/05/2007Sacrifices 29dehors dans la véranda, Il regarde l’eau et Il dit
C’est bon
et comme au moment de dire cela, Il tient le couvercle de la bassine, Il a sa cigarette à la commissure des lèvres, si bien qu’au moment de dire
C’est bon
la fumée qui s’en échappe va vers Ses yeux, et qu’Il plisse les paupières parce que la fumée Lui pique les yeux, et en même temps Il rejette un peu la tête, Ses lèvres pour maintenir la cigarette du temps qu’Il prononce ces mots doivent se déformer, avec le côté où se trouve la cigarette coincée à la commissure qui se crispe, du temps que le côté opposé s’ouvre pour laisser passer les sons de ces mots, et à ce moment-là Il est exactement entre Ses deux visages, celui qu’Il ne vient pas encore de quitter et celui qu’Il n’endosse pas encore
oui, Il Se trouve exactement au confluent de Ses deux visages, celui qu’Il a du temps qu’Il accomplit ce qu’Il doit accomplir, et celui qui reste encore en partie à l’intérieur sur Sa chaise du temps qu’Il se trouve absorbé à Son occupation, Son visage est comme Sa bouche et Ses lèvres, tordu par deux forces contraires, deux efforts qui se contrarient, comme à tenir en se crispant une chose d’un côté et à s’ouvrir pour laisser s’échapper des paroles de l’autre, et je Le regarde et je vois bien l’effort de Son visage, et qu’Il Se trouve encore entre deux comme à hésiter sur le chemin à prendre et lequel de ces deux visages adopter
Il regarde l’eau et Il dit
C’est bon
et moi je suis là, en attente de ce moment où Il prend les choses en mains qui sont trop lourdes pour moi à por-ter, et de ce fait je ne quitte plus Ses yeux des yeux, Son visage, Ses mains et Sa démarche, lorsqu’Il Se déplace, mais Lui semble un instant suspendu comme entre Ses deux visages quelqu’un qui se réveille d’un courte sommeil, et Il passe Sa main sur Son crâne tondu, mais Il n’a pas le regard ensommeillé, non pas du tout ensommeillé, ni l’air le moins du monde endormi, mais hésitant et alors Il dit
Je dois aller d’abord aux cabinets
et je Le vois partir vers les cabinets à côté de la douche, dans cette partie ombreuse et plus fraîche de la maison à cause de la présence de l’eau et de l’humidité et de l’odeur du savon et en refermer la porte sur Lui, et moi je reste dans la véranda ne sachant que faire, si je vais m’asseoir ou bien rester debout, là, à L’attendre, à attendre Sa sortie des cabinets, et au début, je ne m’assois pas, je suis trop en dehors du temps
et mes mains tremblent
pour pouvoir songer à m’asseoir, ce qui ne me procure aucun repos, et j’attends d’entendre depuis les cabinets et leur porte fermée sur Lui, le jet chaud comme du brai de son urine, et bruyant de Sa puissance comme un cheval pisse debout dans la poussière, oui j’attends d’entendre Son jet chaud et bruyant de puissance, et Le voir Lui sortir presque aussitôt, juste après un silence de courte durée durant lequel je sais qu’Il fait ce geste de S’égoutter et de Se rebraguetter
comme un homme qui essuie sans y penser la lame de son couteau sur le tissu de son bleu de travail à hauteur de sa cuisse, juste après s’en être servi et l’avoir maculé et avant de le ranger dans sa gaine de cuir
et je me demande pourquoi prendre soin de refermer sur soi la porte des cabinets pour seulement viser le trou et y faire résonner le jet de son urine, non pas atténué contre la faïence mais au contraire en plein milieu du petit cercle noir et tremblotant de la lumière du jour de la lucarne, où l’eau luit comme un œil malveillant et vicieux
oui, je me le demande parce que je n’entends rien, et que je ne vois pas la porte se rouvrir sur Lui, et je me sens seul, et j’en arrive même à me demander s’Il est bien là à mes côtés l’instant d’avant, s’Il me dit bien qu’Il doit d’abord aller aux cabinets et si la porte est bien fermée de l’intérieur, et si dehors le soleil remplit bien la cour, et si dans la bassine l’eau bout bien maintenant à gros bouillons, parce que j’oublie de Lui demander si je dois fer-mer le robinet du gaz et que je ne peux pas prendre moi-même la décision de le faire, tant j’ai besoin dans ma solitude différente de la Sienne à Lui de prendre les choses en mains, et de me débarrasser de leur poids, et à Lui de me dire de l’éteindre, ou bien Lui le faire Lui-même, sans me dire un mot dans un silence peut-être désapprobateur pour une négligence dont je me rends coupable par oubli des choses, et alors je m’assois sur un des deux tabourets qui se trouvent de part et d’autre du gaz avec la bassine sur le trépieds comme un décor de théâtre tout prêt qui n’attend plus que la venue des acteurs, dont certains sont des choses mortes qui mainte-nant encore sont vivantes et ignorantes du rôle à tenir, à la fois vivantes puis mortes, maintenant créatures et tout à l’heure, bientôt, dans une éternité bientôt, choses, et je pense alors que la mort ce n’est que cela devenir une chose, le passage d’être à chose, et j’ai beau tenter d’entendre un bruit depuis la porte fermée des cabinets, je n’en entends aucun, et je pense encore que moi-même, je suis peut-être devenu chose, et donc peut-être mort dans tout ce silence, avec les milans dans le bleu, si bleu, du ciel, tout en haut de la cour, à l’inverse du pe-tit trou rond et noir des cabinets, où ne s’entend pas le bruit du jet de Son urine, et je pense alors que cette envie qu’Il a d’aller aux cabinets d’abord, est liée à ce qu’Il a à accomplir ensuite, et que toujours lorsqu’Il doit accom-plir ce qu’Il va accomplir, Il ressent cette envie, que par des voies mystérieuses, incompréhensibles, qui me de-meurent hors de portée de comprendre, il Lui est nécessaire avant de pouvoir l’accomplir d’aller d’abord aux cabinets Se satisfaire, Se débarrasser d’un besoin peut-être faux, que fait naître en Lui la proximité d’accomplir ce qu’Il doit, et cette pensée qu’Il se trouve ainsi astreint à une contrainte, une obligation, comme à un rituel aussi banal, aussi contrariant, avec ce qui doit suivre, Le ramène à mes yeux, durant un instant, plus près de ma solitude et plus éloigné de la Sienne, il me semble qu’ainsi nous nous rapprochons l’un de l’autre comme des aveugles dans la nuit opaque, et cela dure sans jamais moi entendre le moindre bruit, et dure au point de douter de Sa présence, quand la porte s’ouvre, sans même peut-être moi l’entendre, ou bien alors l’entendre avec fracas et qu’aussitôt je me lève tout aussi vite qu’à être piqué par un clou sur lequel je m’assois, et mes mains re-prendre leur tremblement, et mon souffle se perdre dans les battements désordonnés du temps
et Il vient dans la véranda, et moi debout je Le regarde, comme Lui ne me regarde pas, je Le regarde comme à Lui détenir quelque chose dont je ne peux pas même avoir conscience, et avant Lui ne passer devant moi je Lui demande s’il faut arrêter l’eau, et Il répond
Oui
et alors je me penche pour fermer le robinet du gaz et me relève aussi vite que je le peux, parce que je ne veux pas perdre une seule de Ses images qui défilent à une vitesse qui essouffle mon souffle, et fait trembler mes mains, et alors que je me relève, nous nous trouvons face à face, moi Le regardant, et Lui ne me regardant pas, mais des yeux semblant chercher autour de Lui, puis parce qu’Il ne trouve pas ce qu’Il cherche, me regardant en même temps qu’Il m’en pose la question
Où est le couteau ? Sacrifices 28je me penche et je Lui parle à l’oreille
doucement je Lui dis
L’eau est prête
Viens voir si l’eau est prête
parce que je veux
(j’ai besoin de l’ordonnancement des choses autour de moi, entre Lui et moi, et dans cet ordonnancement des choses et du temps, Il est le pivot autour duquel tout doit s’ordonner, et je ne peux pas le Lui dire, c’est une chose qu’Il doit comprendre seul, je ne dois pas avoir besoin de le Lui dire, parce que si je Lui dis alors c’est fini, cela perd de sa force, cela doit venir de Lui, et venir jusqu’à moi, j’attends de lui certains gestes, des attitudes, des mouvements, des actions, des paroles, des silences, mais ils doivent être spontanés, ils ne doivent jamais venir de moi
tout doit se passer entre nous comme cela doit se passer tout à l’heure entre Lui et sa victime, et au-tant est absurde de laisser à sa victime un rôle actif, une quelconque marge d’initiative, la plus mince possibilité d’intervenir dans un déroulement prévu où aucune place n’est laissée au hasard, dont le déroulement est calculé par l’habitude autant il me semble absurde…
il faut à Lui comprendre que je ne dois pas prononcer les paroles, ou plutôt comme cela se pratique ici, je dois les prononcer à l’envers, oui, c’est cela, je dois les prononcer à l’envers, et je dois dire
Non
quand je veux dire
Oui
je dois dire
Attends
quand je veux dire
Maintenant
je dois dire
S’il te plaît
quand je veux dire
Je veux ta brutalité et ta violence
mais si je viens à dire cela, si je viens à dire, à devoir expliquer ce que j’attends, alors je ne peux plus rien attendre, car cela ne vient plus de Lui mais de moi)
à Lui prendre les choses en mains parce qu’elles sont trop lourdes à porter pour moi, je veux à Lui me décharger de ce que je fais déjà, de la part que je prends déjà d’aller chercher la bassine, de la remplir au robinet de la cour, remplir d’eau, de la porter jusqu’au réchaud à gaz dans la véranda, de la poser en lui cherchant son équilibre parce que le support est mal ajusté comme tout le reste ici, puis d’allumer le brûleur du gaz dessous et d’en régler la flamme pour l’eau bouillir plus vite, mais pas trop vite non plus, parce que dès ce moment mes mains tremblent et mon cœur pulse plus vite et mon souffle est d’avoir couru bien qu’à n’avoir fait que quelques pas avec beaucoup d’inutiles, beaucoup d’allées venues, beaucoup d’aller retour, parce que j’oublie ce pour quoi je vais dans la cour, ce pour quoi j’en sors, ce pour quoi je suis ici plutôt que là, j’oublie, tout s’efface avant même de le penser, si bien que je vais et je viens sans plus savoir pourquoi je vais et je viens, et je pose le couvercle sur la bassine l’eau bouillir plus vite, et en même temps je lui souhaite de prendre son temps pour se mettre à bouillir, et en même temps je trouve qu’elle prend trop de temps, et je vais soulever le couvercle pour voir où elle en est elle aussi, dans ce bouleversement de l’ordre du temps
et Lui, de ce temps, Il est là dans la chambre, à l’intérieur, assis sur Sa chaise et parfaitement indifférent à ce qui se trame de l’ordre des choses autour de Lui, parfaitement indifférent à cette façon que j’ai d’errer, d’aller et de venir, d’oublier mes gestes et de trembler mes mains, et de souffler comme d’avoir couru, et de ne plus savoir où regarder, oui, parfaitement indifférent à mon agitation, et même pas indifférent parce que tout simplement Il ne la voit pas, Il ne l’entend pas, Il entend peut-être le couvercle de la bassine, le sifflement du gaz au moment où j’en approche la flamme, le choc de la bassine sur le trépieds, le bruit de l’eau lorsque j’ouvre le robinet dans la cour pour en remplir la bassine, oui, Il doit entendre tout cela, mais Il ne Se le dit pas, Il ne rattache pas ces bruits entendus à une suite, à ce qu’Il va faire, Il ne fait aucun lien entre ces bruits qu’Il entend, mais comme un fond so-nore, comme des bruits utilitaires de tous les jours, comme à mettre de l’eau à chauffer pour préparer du café, ou y faire bouillir des légumes, ou cuire des œufs, non peut-être simplement ces bruits Lui rappellent-ils que je suis là, à côté, et que je m’active à quelque occupation domestique, quelconque, insignifiante et banale, alors que mes mains tremblent, que je respire avec difficulté, que je me sens mal comme à l’air me venir à manquer, que mon esprit n’a plus ordre ni raison, et que le temps se met à partir dans tous les sens au lieu comme avant d’aller et de venir à l’unisson du balancier de cuivre de la grande horloge, ou plutôt d’aller de l’arrière, toujours vers un avant
oui, Il est là dans la pénombre ombreuse et tiède de la chambre, avec l’entrée et son rideau de rubans de plasti-que multicolores pour la protéger des mouches, et qui semble le protéger, Lui, des atteintes du monde et plus encore protégé par Son
non pas par Son indifférence, mais Son
isolement à Se trouver placé dans un statut à part, comme à être, je ne sais pas, un grand prêtre habitué de toute éternité à accomplir les gestes qu’Il va devoir accomplir, au point que ces gestes deviennent comme une part, un prolongement de Lui, comme à ces gestes et tout ce qui les entoure n’avoir plus aucune importance pour Lui, qu’Il en connaît le rituel au point de ne plus avoir besoin d’y penser, d’y réfléchir, de les assortir d’une émotion quelconque, et c’est comme si face à Son bloc d’indifférence, ou plutôt non pas d’indifférence, mais de détachement, d’isolement, Sa façon d’être ailleurs, d’être déjà ailleurs, d’être là où je ne peux pas Le rejoindre, jamais, où je peux à peine Le voir, L’entendre, où je ne peux déjà plus Le toucher, poser Ma main sur Lui
oui, c’est cela, Il est devenu intouchable, mais Il ne semble même pas s’en rendre compte, Il n’y accorde aucune importance, je vous dis exactement comme à ce qu’Il va devoir accomplir être ni plus ni moins que de devoir al-ler vider une poubelle ou quelque chose de ce genre
alors, moins parce qu’Il en ressent la nécessité que pour céder à mes instances, que parce que j’insiste pour Lui venir et me dire Lui-même si l’eau est prête, parce que j’ai ce besoin à Lui de prendre les choses en mains et de dire, et de Sa bouche tomber la sanction de Son jugement, j’ai ce besoin de L’entendre dire, même pas à moi mais à l’ordre des choses, et au dérangement du temps que
Oui
les choses sont prêtes pour Lui accomplir ce qu’Il a à accomplir, Il accepte de venir et de soulever le couvercle et de jeter un regard nonchalant sur l’eau qui ne bout pas encore à gros bouillons
oui, Il accepte parce qu’avant, Il me dit, comme je Le presse de venir vérifier et de me dire si l’eau est prête, Il me dit devant l’évidence que je n’ai pas besoin de Lui pour voir si l’eau est prête ou non, que je peux le voir moi-même
et Il me dit cela, non pas avec agacement parce que je vois bien que je Le dérange dans son occupation qui L’absorbe tout, mais avec une espèce de patience résignée, comme peut-être en ont les hommes qui ont entre leurs mains, dans ce qu’ils vont accomplir la vie et la mort, comme des cordes ou des codes emmêles en des nœuds inextricables, et qu’il va leur falloir délier, et à qui dans les moments de préparatifs qui précèdent leur intervention s’adressent ceux de leurs subalternes qui s’agitent pour mettre en place tout ce qui leur est nécessaire dans leur solitude au moment d’accomplir, et qui leur posent des questions inutiles et des demandes extravagantes qui ne servent qu’à tenter d’atténuer le trouble à ces subalternes de se trouver si proches de ces hommes et si proches de ce qui va s’accomplir, et qui dans leur affolement demandent la réponse à des évidences
oui, Il répond avec non pas cette espèce de patience résignée, mais comme à une obligation de Son état, de Sa situation, de Son statut déjà, d’être placé dans l’unité de la solitude et de devoir céder à de ces obligations peut-être fastidieuses, mais auxquelles ils savent qu’il ne leur est pas possible de se dérober
et je comprends que nous ne sommes déjà plus dans le même temps, et que dans ce grand désordre du temps celui-ci comme se départage, et que Lui se trouve dans une sorte de temps immobile, inchangé, une grande eau calme, un débit et un cours lents et majestueux, droit et calme, alors que je me trouve dans un temps qui fuit déjà de toute part, qui n’a déjà plus aucune direction et qui prend une vitesse qui m’essouffle, qui me fait haletant, et je Le regarde chaque fois que je le peux, je regarde Son regard, celui qu’Il pose sur les choses, celui qu’Il a lorsqu’Il soulève le couvercle et découvre l’eau dans la bassine, et ce regard ne s’attarde pas plus que néces-saire, mais ne s’esquive pas davantage, non plus il est exactement dosé exactement, en équilibre sur les choses, solidement posé, droit et ferme, oui, Son regard est totalement à l’opposé du mien et de ce qui doit s’accomplir
Il se lève de Sa chaise et, sans hâte, et Il s’étire avant, en se cabrant et en étendant les bras derrière Sa tête, et en expirant, parce qu’Il reste longtemps dans cette position, et ce geste qu’Il fait alors que je viens d’entrer de poser ma main sur Son épaule, et de Lui dire de Lui murmurer que c’est prêt et
Si tu veux, l’eau est prête
parce que bien avant, je veux retarder le moment, et je Lui dis une heure plus tardive, mais la cour est déserte et j’ai peur à elle ne le rester pas, j’ai peur les voisins, leurs enfants, ne venir et je ne veux pas de présence durant qu’Il accomplit ce qu’Il a à accomplir, je veux être seul présent à Sa solitude, parce que je sais que je ne suis pas présent à Ses yeux, que je n’existe pas, qu’Il ne me voit pas, comme à une présence quelconque pouvoir tout gâcher, une présence ôter à ce qu’Il a à accomplir sa force, que je ne sais définir, sa violence et sa douceur en même temps, et quelque chose encore que vraiment je ne sais définir, mais qui est peut-être son unicité, oui, son unicité, si bien que lorsque je viens Lui dire que l’eau est prête, Il me répond d’abord que si je veux on peu attendre encore un peu, et moi je veux à Lui prendre les choses en mains, et qu’Il décide seul, je veux en même temps Lui le faire à cet instant, et n’attendre pas, parce que je n’en peux plus de cette attente, je n’en peux vraiment plus, tant mes mains tremblent et tant j’ai du mal à respirer, à cause de mon souffle à courir et de mes pen-sées qui ne méritent même plus ce nom tant elles s’entrechoquent sans même avoir le temps de se former, et que je vais et je viens sans savoir où aller et que faire, parce que j’épuise tous les gestes que je peux faire et je Lui dis
C’est quand tu veux
parce que je veux Lui prendre les choses en mains, mais comme Il ne semble pas pressé, non pas qu’Il redoute, mais au contraire parce que cela Lui est totalement insignifiant, aussi insignifiant que de devoir lacer ses chaus-sures, parce qu’Il me dit
C’est quand tu veux
en faisant retomber sur moi tout le poids des choses que je ne peux pas porter, et que justement je veux Lui voir porter pour me décharger, je Lui demande de venir voir si l’eau est prête, et je Lui dis aussi qu’il n’y a personne dans la cour, et que peut-être les voisins vont revenir avec leurs enfants, et qu’alors nous ne sommes plus seuls, et que leur présence nous dérange, alors même que je sais bien que leur présence ne Le dérange pas, Lui, pas le moins du monde, tout simplement parce qu’Il n’attache pas d’importance à ces gestes qu’Il a à accomplir
si bien qu’Il s’étire sur Sa chaise et Il se lève avec lenteur, mais pas une lenteur calculée, non une lenteur qui Lui est naturelle, et Il sort de la chambre en franchissant le rideau de rubans de plastique multicolores qui protège l’entrée des mouches Sacrifices 27Il demande
Où est le couteau ?
et Sa voix n’est pas altérée, pas différente
Il demande
Où est le couteau ?
comme Il demande
Où sont les allumettes ?
parce qu’Il veut faire réchauffer de l’eau ou du café, il n’y a dans Sa voix ni impatience, ni hâte, ni fébrilité, ni cette façon qu’ont certaines voix, sous le coup de l’émotion, de sembler glisser et perdre leur équilibre, non une voix égale qui ne tremble pas, qui ne contient aucune émotion particulière
Où est le couteau ?
comme à dire
Où est passé mon briquet ?
après porter une cigarette aux lèvres et d’un geste machinal la main dans une poche puis l’autre ne pas l’y trouver, et d’un étonnement un peu tranquille en poser la question, comme d’un geste de la main chasser sans pensée le vol d’un insecte
déjà à cet instant, à l’instant même où Il quitte la chaise où Il est assis, où Il se lève et met en mouvement alors que je guette l’expression de Son visage qui n’en a pas, Il échappe à quelque chose du monde parce qu’un autre peut montrer une émotion quelconque, peut montrer qu’il n’aime pas faire ce qu’il va faire, ou au contraire peut montrer malgré lui qu’il y trouve un plaisir vicieux
mais pas Lui, non, Lui Il se lève de sa chaise, Il se met en mouvement ni plus ni moins qu’Il le fait pour aller jus-qu’au robinet dans la cour, l’ouvrir et se passer de l’eau sur le visage, et encore même va-t-il dans la cour jusqu’au robinet pour l’ouvrir et se passer de l’eau sur le visage, Il éprouve alors l’envie de l’eau sur son visage à cause de la chaleur et pour en chasser la transpiration, et Il a sur son visage habituellement inexpressif un peu de cette envie de l’eau coulant sur Son visage et de Ses mains, Ses deux mains jointes tentant d’étaler l’eau sur Son visage, et peut-être au moment de quitter Sa chaise, de Se lever, de Se mettre en mouvement vers la cour, peut-on déceler une hâte à peine dissimulée, un besoin qui Le pousse comme un animal assoiffé vers une mare en période de sécheresse, même si comme à Son habitude, Il ne le fait pas avec hâte, mais sans Se presser en marchant d’un pas égal, avec presque une nonchalance, une indolence comme les eaux des bras morts du fleuve en période de grande chaleur quand elles se rétractent
oui, Il quitte la chaise où Il est assis avec une espèce de regret, comme à retarder le moment de se lever non pas parce qu’Il redoute d’avoir à faire ce qu’Il doit faire, ce qu’Il sait au moment où Il se lève qu’Il se lève pour faire, mais au contraire parce qu’Il n’y pense tout simplement pas, et qu’Il est tout entier plongé dans son oc-cupation qui retient toute Son attention et qu’Il quitte à regret
oui, Il se lève ainsi en repoussant la chaise, comme un animal qui rumine tranquille à l’ombre d’un grand arbre et que vient déranger un aiguillon, il me semble même qu’Il laisse échapper comme un soupir, comme font les hommes dérangés dans le cours d’une partie de cartes, parce qu’il leur faut aller accomplir une tâche, un devoir, un travail, ou tout simplement aller se mettre à table et manger, alors qu’ils sont plongés dans une occupation qui leur fait oublier le monde, et qui les en extrait, et que soudain le monde revient et fait irruption, non pas une irruption brutale, mais insistante comme d’une chose qui flotte, qui ne provoque en eux aucune émotion, mais qui est dans l’ordre du monde et |
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