29/11/2011Ainsi soit-ilLe Père : Répète, après moi.
Le Fils : Je te tuerai !
L'Esprit saint : Je chute. Je chute ! Je chute...
La Mort : Je vaincrai. 06/11/2011Supplément au précédentVoici donc un texte (je crois pouvoir le nommer ainsi) ; je viens tout juste de l’écrire ; à le relire, j’en ai éprouvé suffisamment de satisfaction (ce qui est rare) pour le donner à lire (à la fois en le mettant en ligne et en l’envoyant à quelques amis) : le donner à lire, c’est-à-dire m’en séparer, l’objectiver et le soumettre au regard de l’Autre. Donc à la critique, mais aussi à la polémique et à la dérision, justement abordées dans ce texte.
Ce qui m’intéresse maintenant, ce n’est pas ce petit bénéfice de la jouissance que ce texte peut m’apporter (sous toutes les formes possibles, y compris celles de la polémique et de la dérision qu’il peut provoquer), mais c’est de tenter de reconstituer comment il s’est écrit, soit l’écrire de son écriture.
Il se trouve — c’est ainsi —, que ce texte s’est écrit pratiquement d’un seul jet, très vite, et qu’après sa lecture, je n’y ai apporté que de très minimes corrections ; il s’est écrit également à un moment où je me trouvais confronté à la nécessité d’écrire un autre texte, tâche dans laquelle je rencontrais de grandes difficultés ; pour cette raison, comme j’en ai l’habitude, j’ai retardé, j’ai différé, le moment de la confrontation ; j’ai donc décidé de boire un café.
Ici, une petite digression pour préciser la situation particulière dans laquelle je me trouve et la préciser parce qu’elle conduit à un moment où une phrase se forme, à partir de laquelle tout le texte en question s’est écrit.
Ma situation particulière est celle d’un dénuement presque total (total, le dénuement est celui de la mort) : sans argent, sans domicile, sans autres vêtements que ceux que je porte et qui m’ont été donnés, prêtés ou achetés (situation d’ailleurs à laquelle j’accorde trop peu d’attention) ; je suis donc hébergé par ma sœur, avec qui nous nous entendons très bien, mais qui, trait de caractère, se montre assez pointilleuse sur les questions d’hygiène et de propreté, questions qui ne requièrent pas de ma part une attention exagérée… Ce week-end, je me suis trouvé seul dans son appartement. Voilà donc le contexte de ce moment où je décide d’aller à la cuisine pour y boire un café et ainsi différer une confrontation pénible.
Lorsque je pose ma tasse sur la planche à découper, j’observe plusieurs traces de ronds de café marquées sur le bois par la succession des tasses et des matins ; je pense alors que ma sœur pourrait les remarquer à son retour, que d’ailleurs elle n’y manquera pas, et, sans doute, qu’elle m’en fera, avec les précautions d’usage, la réflexion ; je songe alors à ma réponse : comment ne pas la froisser sans non plus froisser mon amour-propre ?
Ici, deux phénomènes simultanés ou quasi simultanés : d’une part, je montre une tendance nette, dans ma relation à mes proches, à pratiquer une autodérision appuyée et je songe donc à une réponse en forme de plaisanterie ; d’autre part, à la vue des ronds de café sur le bois, une phrase se forme, non, pas même une phrase : un syntagme nominal : « la beauté de l’usure »…
Cette phrase, je ne la pense pas, mais, d’une certaine manière, je l’écris intérieurement. Oui, je la vois, comme écrite sur un support intérieur. Écrite, c’est-à-dire qu’elle se présente à moi comme une forme graphique, comme une image, alphabétique, mais une image, une forme isolée, parfaitement identifiée. Elle se répète — je la répète —, c’est-à-dire que la vue de son image se répète, comme au cinéma, jusqu’à procurer le sentiment de sa fixité.
Cette phrase se forme ainsi parce qu’elle me procure la satisfaction de son euphonie, mais elle ne se maintient sans doute que parce qu’elle se lie alors à l’idée de la dérision, qu’une relation s’établit entre l’idée de dérision et celle d’usure.
Lorsque je m’attable pour écrire, à partir de ce mince syntagme, qui est comme un coup d’envoi, tout le reste suit.
la Beauté de l'usureLa beauté de l’usure (au sens de « dégradation ») s’oppose à celle du neuf ; nous sommes passés d’une culture ou d’une idéologie de l’usure à une culture du neuf, c’est-à-dire d’une culture où l’on donne le temps au temps, pour reprendre une formule, au travail et à l’effort (malgré les connotations lourdes de ces derniers termes), en un mot, de la mise en acte patiente et laborieuse, différée — et ce qui est différé, c’est la récompense du plaisir éprouvé, de la plus-value —, nous sommes passés donc à la culture de l’instantané, de l’immédiateté (et ce mot, pris à la lettre, d’absence d’objet médiat, de médiation), du jouissif, et donc du passage à l’acte.
Et, du coup, par un effet qui peut paraître secondaire, nous sommes passés du sérieux à la dérision ; le sérieux est désormais mal vu et difficile à porter ; il entraîne le soupçon ; il est fragile aussi, car démuni, le plus souvent, face à la dérision, qui, d’une formule — et parce qu’elle est à la fois la voie la plus facile, la plus jouissive, la plus immédiate —, recueille les suffrages, les sourires, voire les rires, met le tiers « dans sa poche »…
L’heure est à l’histrion, à l’autodérision… Cette dérision généralisée envahit tout, investit tous les champs : il y a longtemps maintenant que les politiques ont appris à se mêler à la variété et au divertissement… La polémique d’ailleurs est proche de la dérision dont elle est une des armes les plus affutées.
Quant aux scientifiques, ils ont aussi compris qu’il leur fallait mettre de l’eau dans leur vin (comprenez de la dérision dans leur sérieux) et s’ils sortent de leur tour d’ivoire, c’est pour vulgariser, divertir, adopter le ton général…
On ne rencontre plus le sérieux dans la science qu’entre soi. On en a un peu honte. On s’en excuserait presque. Le sérieux, c’est l’ennui.
La dérision possède cette qualité éminente, où réside sa force, de se montrer, si l’on ose dire, d’une apparente équanimité : elle semble détachée, en effet, et elle se montre apparemment égalitaire dans son traitement : dans le politique, elle aboutit au « tout risible » qui rejoint ainsi le « tous pourris ! ».
Ce trait égalitaire en masque un autre, plus profond, celui du nivellement : c’est-à-dire de l’absence de valeur, de hiérarchie, d’ordonnancement.
C’est peut-être là que réside la perversité de cette idéologie, d’avoir forgé ses armes les plus efficaces dans ce qui venait historiquement la contester, mais, par un tour de passe-passe, d’avoir substitué à la contestation d’un certain ordre et de certaines valeurs attribuées par son système aux dépens d’un autre ordre et d’autres valeurs, la contestation de la notion même d’ordre et de valeur en y substituant le repos absolu de la dérision généralisée.
L’effet de ce tour de passe-passe est que le recours à des mots comme ordre, valeur, travail, effort, etc. est automatiquement connoté (et à quel point !) et que la dérision, justement, a beau jeu de s’en emparer pour fustiger ce qui précisément vient la menacer : le débat contradictoire…
Par la pratique de l’autodérision, je ne m’oppose pas, puisque je n’accorde de sérieux à rien ; en ne m’opposant pas, je ne me pose nulle part. Je n’ai pas de lieu à défendre. Rien. Je flotte dans le vide. Et je comble la vacuité par la permanence du jouissif.
04/11/2011épitaphe possibleJ'ai été un égoïste : j'ai beaucoup donné. 26/10/2011... ainsi j'écris...Je sors fumer ma cigarette, en bas, dans la rue, sur le trottoir ; dans ce temps où se consume la cigarette et où j’en inhale la fumée, j’observe où je me tiens ; précisément là où, dans les mêmes circonstances, je me tenais déjà hier : presque à l’angle de la rue ; position stratégique : j’ai sous les yeux le croisement des deux voies ; ma vue porte dans trois directions ; pas quatre, car il y a là, juste avant l’angle, un petit édicule bas, de la voirie, dont la fonction m’échappe ; je m’y accote, comme je m’adosse au mur de l’immeuble ; ainsi placé, je délimite un territoire, un périmètre invisible qui me rassure parce que je le reconnais…
Tout en me livrant à ces observations, ici recomposées, je suis en train d’écrire, même si je ne peux alors me livrer à l’inscription de ce que j’écris ; aussitôt remonté, à nouveau face à l’écran et, sous les doigts, les touches du clavier, j’inscris mon écriture ; ainsi j’écris…
09/10/2011SaisonsLe sommeil a germé
Floraison du rêve Fruit du réveil
Déjà l'or effeuillé
Par l'attente du sol 05/06/2011Visite à la Villa des arts, Casablanca, 3à A.
J’assistais donc ensuite à la conférence de B. M., dont le thème était « Le droit à l’épreuve de la réalité ». J’ouvre ici une parenthèse pour une courte digression. J’ai sous les yeux la photocopie que le conférencier nous distribua et où, sous l’intitulé de la conférence, s’en trouve exposé le balisage. Or, le titre présente une amphibologie qu’une virgule eût effacée. « Le droit, à l’épreuve de la réalité » ce n’est pas « Le droit à l’épreuve, de la réalité ». Le premier a pour thème la matière juridique ; le second pourrait avoir la matière psychanalytique. Minuscules exégèses.
Je ne m’ennuyais pas une seconde. Je dois dire que tout autant qu’aux questions soulevées par le thème abordé, je m’intéressais à la technique, à la rhétorique du conférencier, d’une part ; au public ensuite, à travers les questions que tel ou telle de ses membres posèrent lorsque vint le temps du débat.
J’avais eu l’occasion, lors de notre brève conversation, de dire au conférencier à quel point la Méditerranée jouait moins le rôle d’une frontière naturelle que celui d’un espace d’échanges et de liens, d’un trait d’union, alors qu’au contraire le Sahara constituait une véritable rupture, un verrou, qui délimitait deux sous-continents, d’un point de vue culturel et historique : le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.
Et cette conférence marquait bien cette rupture pour moi qui arrivait depuis le sud du Sud, où je venais de passer les dix-sept dernières années de ma vie. Je retrouvais ici une forme de communauté historique et culturelle, un patrimoine, d’une certaine façon le sentiment d’être à nouveau attablé à la table du Père.
Je ne dispose pas du temps qui me permettrait de noter ici tout ce que me suggéra cette conférence. Simplement ceci : comme chacun de nous, le conférencier possédait ses tournures fétiches ; la sienne, lors de cette conférence étaient le recours à un verbe récurrent, extrait de sa banalité par sa forme pronominale inusuelle : « se cribler » ; ainsi, « les dis-cours qui se criblent ».
Au verbe pronominal, marqué par la présence de son étymon, s’associe soit l’idée de réflexivité, soit celle de réciprocité ; en l’occurrence, les deux pouvaient s’entendre, bien qu’à l’évidence, l’orateur voulait insister sur la seconde.
Les discours qui se criblent sont donc des discours qui se passent chacun au crible, au tamis, de l’autre ; et, pour que ce criblage possèdent toute sa force, ces actions de l’un sur l’autre ne doivent pas se succéder, mais s’accomplir simultanément ; chaque discours est donc en même temps crible et passé au crible de l’autre.
Cela m’a rappelé une belle formulation de HJELMSLEV — encore lui ! — pour illustrer le rapport entre la forme et la matière (HJELMSLEV utilise le terme substance), la façon dont la première « prend dans ses filets » la seconde ; cette idée d’une "prise en charge" de la matière par la forme. Pour paraphraser la formule « Dans le désir, le plaisir se précède », on pourrait dire : « Dans la matière, la forme se précède. ».
Nous en revenons alors à la relation de présupposition réciproque qui définit l’amour, cette grâce. Je crois avoir compris que c’est bien cela que voulait exprimer Yves SAINT-LAURENT à Pierre BERGÉ, son compagnon. Je crois en avoir entendu l’écho dans « les discours qui se criblent », alors qu’à l’étage, sous son voile de crêpe, la vestale veillait la mode, la mort et l’amour.
Visite à la Villa des arts, Casablanca, 2à A.
Je vis ensuite B. M. à qui je déballais dans l’urgence, toujours l’urgence, le côté « aigu » de ma situation ; je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre ; je me défie des situations de communication orale, toujours empreintes — entachées — d’émotion ; et je me méfie de l’émotion, justement.
Si j’use de ce mot, aigu, pour qualifier ma situation, ce n’est pas parce que je veux en souligner la précarité, pourtant réelle, mais qui n’en reste pas moins relative si je la mets en relation avec les détresses d’autrui observables au quotidien ; de même est-elle tout à fait circonscrite et limitée à ma particularité d’individu.
Non, j’applique ce qualificatif à une situation où ce dont il s’agit — l’écriture dans son sens plein et non dans son sens commun —, s’oppose de toutes ses forces, résiste avec la plus grande opiniâtreté, et, pour finir, se constitue en dernier rempart, contre la dérive à laquelle on assiste des valeurs de l’éthique devant l’hégémonie de l’économique.
Comment se pourrait-il alors que, pour m’extraire de cette situation de précarité, pour « sauver » mon existence individuelle, je fasse fi justement, et jette au caniveau, ce sur quoi précisément cette existence s’est bâtie ? Et elle s’est bâtie sur ce que je nomme écriture.
Faut-il entonner les trompettes du ready made, de la pensée chewing gum, au motif qu’il ne s’agirait que d’une ruse, et qu’à l’intérieur de ce cheval de Troie, je dissimulerais l’exigence, le patient labeur, cette vérité de s’approcher au plus près, que j’évoquais à propos de l’artiste ?
Il me semble qu’il y aurait là de la naïveté — sans compter la prétention — à croire qu’en agissant de l’intérieur du système, on se trouve mieux placé pour lutter contre. C’est l’inverse qui se produit : le système vous pervertit ; vous en adoptez — avec les règles du jeu — bientôt les valeurs ; pour finir, vous participez à la dérive ; vous l’accentuez au lieu de la combattre. « À manger avec le diable, la fourchette n'est jamais trop longue »…
Voilà donc le message que j’aurais voulu faire passer. Je ne sais pas si j’y ai réussi. Je ne me reconnais jamais dans mes paroles, et d’ailleurs, j’ai du mal à m’en souvenir, à me les rappeler. En revanche, je pèse ce que j’écris.
Visite à la Maison des arts, Casablanca 1à A.
J’avais rendez-vous à 18 heures, à la Maison des arts de Casablanca, avec B. M. qui devait y donner une conférence l’heure d’après ; à mon habitude, arrivé largement en avance, j’en ai profité pour visiter l’exposition Yves Saint-Laurent et le Maroc ; pour l’occasion, la façade de la belle et imposante villa avait été repeinte en bleu Majorelle* ; sur la vaste allée dallée par où les visiteurs pénètrent, le sigle géant de la maison de couture, en relief, signait l’exposition.
Dans le hall de la villa, une « cape de faille rouge brodée de bougainvillées » était présentée sur une robe de mousseline corail et jade », création de 1989.
Dans le petit catalogue, un dépliant en trois volets remis aux visiteurs, « Une passion marocaine » donne le titre de cette première salle ; il s’appliquerait mieux à celle de droite, où, le temps ne m’étant pas compté, et l’exposition, relativement succincte, je lus avec intérêt, et dans son intégralité, le texte écrit par Pierre BERGÉ, illustré de dessins, aquarelles, lavis, mais aussi de photographies d’amateur, prises en privé, par des intimes, de l’un ou de l’autre séparément ou du couple célèbre, ainsi que de certains de leur familiers.
J’y ai lu une très belle lettre écrite par Yves SAINT-LAURENT à Pierre BERGÉ à l’occasion de l’anniversaire de ce dernier (je n’ai pas noté la date) ; cette lettre m’a particulièrement ému car elle reposait sur l’idée d’une relation de présupposition réciproque, qui, si elle est appliqué au désir, devient alors, à mon sens, une bonne définition de ce qu’on nomme communément l’amour ; et qui, lorsqu’elle s’applique à la forme et au contenu, définit exactement la fonction sémiotique qui assure leur solidarité dans l’unité du signe (pour HJELMSLEV).
L’ensemble, apparemment extrait d’un livre, était présenté dans une succession de petits sous-verre.
Dans la salle consacré à la vidéo, je vis les deux courts documentaires, dont celui, émouvant, du dernier défilé et des adieux de Yves SAINT-LAURENT : « J’ai choisi aujourd’hui de dire adieu à ce métier que j'ai tant aimé » ; l’émotion en fut perturbée car, malheureusement, deux visiteuses se trouvaient là, ce qui ne m’aurait pas gêné si l’une d’elle n’avait entrepris à l’intention de l’autre, voire à la mienne, l’étalage d’autant plus inapproprié de sa culture que celle-ci se fondait sur de grossières erreurs d’interprétation ; « Ça, c’est Picasso ! », exclama-t-elle avec des accents de triomphalisme, quand le modèle que l’on voyait à l’écran, s’inspirait à l’évidence de MATISSE.
(j'ai retrouvé le modèle visible sur .
Quant aux célèbres et magnifiques créations qui rendent un hommage à MONDRIAN (collection de 1965), ils lui évoquaient Courrèges ! Seul, la bonne éducation retenait d’exprimer en termes vifs un agacement qui ne l’était pas moins.
Les visiteuses enfin parties, je vis un petit docu-fiction avec KATOUCHA en personnage, servie par la voix off de SAINT-LAURENT, qui déclinait l’inspiration, en particulier dans l’utilisation de la couleur, que le Maroc lui révéla.
Puis, ce fut l’étage, où se trouvaient présentés des créations du couturier : « Inspiration marocaine » (salle 2), « Couleurs du Maroc » (salle 4), et « L’Afrique rêvée » (salle 3).
Que la mode soit un art, assurément ; la distinction entre les arts majeurs et les arts mineurs s’estompe de plus en plus ; les frontières, en ce domaine comme en tant d’autres, ont tendance à se déplacer, voire à s’effacer, avec la complexité.
SAINT-LAURENT, un artiste — et un grand —, comment en douter ? Car, ce qui distingue un artiste authentique, c’est la force qui le pousse à vaincre la résistance, à frayer le seul chemin qu’il juge digne d’être « frayé », celui qui peut le conduire au plus près de la vérité qu’il détient et qu’il doit exprimer.
Pour certains de ces génies (PICASSO, CHAPLIN, par ex.), la force s’accommode d’une apparente facilité ; pour d’autres (BAUDELAIRE, je pense à vous), de la souffrance et de l’angoisse. Ce fut le cas de SAINT-LAURENT.
Pour les premiers comme pour les seconds, ni la notoriété, ni la gloire, qu’apporte la reconnaissance, ne sauraient venir apaiser cette recherche sans fin que, seule, une voix intérieure vient sanctionner et que, seule, la mort ponctue.
Je voyais donc pour la première fois des œuvres exposées d’un grand artiste.
Chaque forme d’art possède son trait distinctif, dominant : si la danse est l’art du corps en mouvement, alors la mode, serait celui de la matière prise dans la forme en mouvement.
Et c’est la limite muséographique de l’exposition : sur des mannequins inanimés, ces créations désormais immobiles, conçues pour développer dans l’espace leurs plis et leurs drapés, leurs jeux de lumières.
À les voir ainsi, je n’ai pu me retenir d’une pensée funèbre, que vînt à point incarner un des modèles de l’exposition (n° 30, salle 4) : « Robe de vestale de crêpe gris fer ».
Tout s’y retrouvait sous la tunique de la vestale voilée de crêpe, gardienne du temple : la mode et la ponctuation de la mort.
* Que j'avais d'abord qualifié de Klein avant qu'un post, ce même jour, de Mata-tahari ne remette les pendules à l'heure, en établissant la distinction judicieuse entre le bleu Majorelle et le bleu Klein. 02/06/2011Premier hammam à CasablancaPour lutter contre la fièvre, je me suis dit qu'un traitement par la chaleur pourrait être indiqué ; j'ai donc pris la direction du hammam le plus proche, où je ne m'étais encore pas rendu, dans l'ignorance du code local de bienséance en ces lieux ; ma seule expérience du hammam, qui remonte à loin, est celle des établissements "gay" ; je me disais donc, que les codes ne devaient pas y être les mêmes ; je ne me trompais pas ; en effet, lorsque je demandais quelques explications préalables en guise de viatique à mon hôtelier, il me précisa qu'il fallait me munir d'une savonnette, d'une serviette et d'un caleçon. Un caleçon ? Je masquais mon étonnement. Dans les hammans que je fréquentais par le passé, le caleçon restait au vestiaire. Je me munis donc d'un, supplémentaire, car je déduis de ces recommandations que l'on entrait dans le bain de vapeur ceint de son caleçon, lequel à la sortie devait se montrer passablement humide, voire trempé. Bien m'en pris.
Si j'allais au hammam avec pour objectif principal la lutte contre le mal par le mal : lutter contre la fièvre par une chaleur extérieure plus élevée encore, je n'en poursuivais pas moins un objectif secondaire, qui était de prendre ma douche hebdomadaire, mon hôtel se trouvant dépourvu de ces pièces d'hygiène comme de bien d'autres accessoires superflus dont l'énumération serait ici fastidieuse et risquerait de nous éloigner de notre sujet qui, nous le verrons, met en rapport un gymkhana des années soixante, une truite fario et ma savonnette. Je l'avais donc, ma savonnette, ou du moins ce qu'il en restait puisque j'avais acheté celle-ci il y a bien six mois de cela, chez Alpha Yaya, Guinée Conakry !, le boutiquier le plus proche de la villa xxx des Parcelles assainies, Unité xx, Dakar.
J'arrivais au hammam, où je faillis prendre l'entrée des femmes, ce qui causa une certaine hilarité chez le guichetier, qui, grâce à une habile disposition des lieux, délivrait aussi bien d'un côté que de l'autre ses petits talons d'entrée, une fois acquitté le droit de passage, 3 dirhams, soit 30 centimes d'euros. Il faut dire à ma décharge qu'au-dessus de l'entrée se trouvait deux portraits peints dans un style naïf qui étaient censé indiquer le premier l'entrée des femmes et le second celle des hommes. Je ne m'attardais pas à détailler leur physinomie, et je prenais l'entrée sous le portrait à moustache. Raté ! C'était celle des femmes.
Redirigé, j'entrais enfin chez les mecs.
Il y avait, premier élément de décor que je vis, semblable à ce qu'on voit à l'entrée des supermarchés pour déposer ses sacs et cabas, des rangées de casiers en alvéoles carrelés, derrière une espèce de banque carrelée de même et un officiant. J'eus le temps de remarquer des sacs de sport. Je n'avais qu'un sachet de plastique minable dans lequel j'avais fourgué à la hâte ma serviette, ma trousse de toilette rudimentaire et le fameux caleçon de rechange.
Je demandais où se trouvait le vestiaire pour me mettre en tenue. Il n'y en avait pas. Il fallait se changer sur place, comme à la plage, en se contorsionnant, les reins ceints de la serviette, pour retirer ou remettre le maillot, exercice dont j'ai toujours eu horreur. Je m'exécutais sans difficultés, celles-ci se réservant pour la sortie, lorsqu'il faudrait quitter le caleçon trempé pour enfiler le sec.
Je demandais ensuite où se trouvaient les douches. Il n'y en avait pas non plus, à ce que j'ai cru comprendre. Or, l'objectif secondaire devenait prioritaire à en juger par l'odeur légèrement musquée qu'il me semblait que je dégageais. J'entrepris donc de me doucher dans les wc, dont la porte, il faut le préciser, ne possédait aucun système de loquet interne. Je dois dire que j'ai également horreur de me laver habillé, ne serait-ce que d'un caleçon. Déjà se laver représente une corvée pénible, mais si, en plus, il faut le faire avec des complications, ça devient insupportable.
Je tâchais de faire comprendre que la cabine était occupée et j'entrepris de me doucher nu. Je commençais tout juste à me savonner lorsque la minuscule savonnette m'échappa et tomba, je vous le donne en mille, dans le trou d'évacuation des chiottes. Que faire ? Je me penchai et entrepris de récupérer la récalcitrante.
C'est ici qu'il me faut parler de la vogue des gymkhanas, dans les années soixante. Parmi la succession d'épreuves, je me souviens de l'une d'entre elles où il s'agissait, pour les concurrents, d'attraper à main nue, une truite vivante et même plutôt enjouée, dans une grande lessiveuse remplie d'une eau très froide. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, ce n'est pas facile. Les savonnettes, non plus ce n'est pas facile. La truite et la savonnette possèdent en commun un art de l'esquive tout en glissade, je ne vous dis que ça ! Après une demi-douzaine de tentatives infructueuses, la savonnette s'enfonçant de plus en plus profondément dans le conduit, je jugeais prudent d'abandonner et de lui concéder la victoire. Je remis donc le caleçon. J'ai horreur de porter un vêtement mouillé. La conjugaison du vêtement et de l'eau a pour effet de potentialiser les effets négatifs de chacun si bien que le vêtement mouillé atteint des sommets dans l'horreur.
Je me dirigeais alors vers le bain de vapeur, mais seulement après m'être muni de deux seaux, ainsi que me l'avait conseillé un Marocain qui parlait un français rustique. J'avais bien essayé de n'en prendre qu'un, mais il insista. J'en pris donc deux, dont je n'avais pas la moindre idée de ce que j'allais bien pouvoir faire.
Je découvris que certains des présents se savonnaient dans le bain de vapeur, se frottaient, etc., naturellement qui, avec son caleçon, qui avec son slip, etc. Certains perfectionnistes en portaient même deux l'un sur l'autre, à la mode sénégalaise, on ne saurait jamais être trop prudent. Je vous fais grâce des contorsions et de la gymnastique auxquelles se livraient ceux qui lavaient, frottaient, sous le caleçon sans retirer ce dernier, ni même l'abaisser.
On m'avait demandé si je souhaitais un massage, l'établissement offrant apparemment ce genre de service. J'avais non moins prudemment décliné, en réservant cette première visite à la découverte des lieux et des usages. Celui de mes deux seaux ne m'est encore pas apparu avec clarté. Le massage, ce sera pour la prochaine visite. Je viendrais avec deux savonnettes. Et je les tiendrai en laisse, comme un couple de barzoï.
P.S. Ce soir, ne pas me ronger les ongles de la main gauche. Je suis gaucher.
29/05/2011DépaysementAujourd'hui, une semaine tout juste que je suis arrivé au Maroc. Casablanca et ses immeubles art déco. Pour l'instant, je m'acquitte du prix du ticket d'entrée. Changer d'habitudes. S'adapter à de nouveaux codes. Hôtel de toute dernière catégorie. Chambre négociée pour le mois à mille cinq cents dirhams, soit, environ cent quarante euros, si je ne m'emmêle pas les pinceaux entre les dirhams, les francs CFA, les francs d'avant l'euros et les anciens francs auxquels j'ai encore l'habitude de tout ramener. A ce prix-là, naturellement, il ne faut pas attendre de confort. La porte de la chambre ferme de manière extrêmement symbolique. Un regard s'ouvrirait à l'ouvrir. Il serait inutile d'ailleurs, même la porte fermée, son entrebâillement est tel qu'on peut voir à l'intérieur. Les lavabos sont dans le couloir et dépourvus de canalisation. Un seau, placé dessous, en fait office. Etc.
Abdallah, le gardien, ne parle ni ne comprend le français. Comme beaucoup de Marocains dont la scolarité s'est arrêtée au primaire ou au secondaire. Moi, pas l'arabe. Les quiproquos, les malentendus, sont fréquents.
Après dix-sept ans d'Afrique noire, c'est une rupture. S'il fallait en chercher un indice, les étals de magasins d'alimentation et ceux des fleuristes suffiraient. Les Marocains, comme l'un d'eux me l'a dit, mangent quatre fois par jour. De ce point de vue, je vais me refaire une santé.
Fatigue. Emotions. Solitude. A toujours en attente de passeport pour me rejoindre. Double solitude que ponctuent nos contacts quotidiens. Merci internet.
11/05/2011Narcisse... Entre ce regard de Narcisse et l'image qu'il voit...
Car, ne nous y trompons pas, ce que Narcisse voit ce n'est pas lui, ce n'est pas sa propre image qu'il ne verra jamais et n'a jamais vu, même à la surface d'un miroir. Ce n'est pas son image, mais celle d'un autre.
Narcisse est une victime des illusions de l'image, de leur empirisme (on pense presque : impérialisme).
Oui, Narcisse se consume de désir pour l'image de cet autre dont il désire le désir et qu'il tente de séduire dans une valse-hésitation du mâle et de la femelle.
Pauvre, heureux !, Narcisse ! Il est si seul dans sa jouissance...
Si seul, oui, car on sait depuis le Stade du miroir, qu'il faut être deux face à une surface réfléchissante, pour reconnaître une image comme sienne.
Voilà : Narcisse, s'il avait délaissé les images pour l'écriture, il n'en serait pas là !
Il en serait alors là où précisément j'en suis, moi.
C'est-à-dire à peu près au même point. Le regard et l'objetPour que l'objet ait une image, il faut un regard.
Le regard se pose et l'image de l'objet tremble.
Pour être fini, l'objet devrait être invisible, inodore, inaudible, sans saveur, sans matière.
Le vide.
L'objet ne devrait pas non plus pouvoir être pensé.
Dieu.
Les hommes y ont pensé.
Quoi, alors ?
L'inconnaissable. Ce que je ne puis appréhender par la pensée ni atteindre par mes sens.
Je ne peux le nommer.
Je ne peux pas l'écrire.
Je ne peux que tourner autour comme l'ombre de la tige court sur le cadran solaire.
C'est cela qui est célé.
Ce pourrait être la mort, mais du point de vue du mort.
Inaccessible aux vivants.
Nous savons tous que c'est là.
Et personne n'en sait rien.
Quand on sait, on cesse de le savoir.
Avant. Après.
Entre les deux : une insoutenable intensité. 04/05/2011Lettre à une femmeJ’ai tardé à répondre à ton courrier pour toutes sortes de raisons, dont la principale tenait au refus d’y répondre par les stéréotypes habituels ; trente-huit ans, oui, et ce sentiment, cette impression, que « tout s’est passé si vite »… C’est inévitable. Quant au sentiment de n’avoir pas fait grand-chose de sa vie, « rien d’extraordinaire », sans doute tout aussi inévitable, c’est déjà extraordinaire de pouvoir le penser, puisque cela suppose de se montrer capable d’une démarche réflexive sur sa vie justement.
Vivre, c’est de l’énergie, une force, qui rencontre des résistances et qui se fraye un chemin, une voie, en fonction de ces résistances ; d’où le côté sinueux de certains parcours sous un regard rétrospectif ; lorsqu’on regarde sa vie, on regarde la cartographie de ces points où l’énergie a rencontré la résistance et comment les conflits qui en sont nés s’y sont résolus.
Chaque vie met en jeu plus ou moins d’énergie et rencontre plus ou moins de résistances ; chacun, chacune, selon les situations, nous inclinons à résoudre les conflits plutôt par la force, par la ruse ou par la fuite, mais la règle du jeu nous impose de frayer notre voie ; notre énergie nous pousse à tracer un chemin ; les résistances rencontrées nous contraignent au conflit (détruire la résistance), à la médiation (composer avec elle) ou au renoncement (bifurquer, changer de direction, infléchir sa voie).
Alors, nos vies, sa vie, chacun, chacune, lorsqu’on regarde en arrière, on peut avoir ce sentiment d’une forme d’absurdité, d’une absence, parfois un déficit, de sens, de logique ou de cohérence…
Ce n’est pas une question d’âge, je ne crois pas ; sur le site où je blogue (qu’on pourrait appeler le mur des lamentations), ce sentiment est très représenté chez des jeunes gens.
Ce n’est pas non plus l’absence de reconnaissance sociale qui peut expliquer ce sentiment ; toute la poésie d’Aragon, malgré l’immense reconnaissance dont il a pu bénéficier, exprime ce sentiment.
Non, ce sentiment résulte, je crois, d’une lecture qui peut-être ne tient pas suffisamment compte de cet aspect de la vie, ce frayage d’une force confrontée à des résistances et qui, ainsi, trace un chemin, une voie.
Qu’avons-nous fait de nos vies ? Mon Dieu, d’abord, nous les avons vécues ! Nous avons tracé notre voie ; peut-être la jugeons-nous peu conforme à ce que nous en attendions, à ce que nous l’imaginions, et ce sentiment « après-coup » a-t-il peu à voir avec cette présence immédiate, cette présence à soi, cette vérité que nous avions à délivrer, à exprimer…
Ce décalage, inévitable, entre le magma de notre être dans sa présence immédiate et la réalité de nos tentatives pour lui donner forme dans le monde extérieur, c’est très exactement le problème de l’écriture.
Nous avons, en ce sens, écrit nos vies ; Oh, nous les avons écrites avec beaucoup de ratures, de surcharges, d’annotations (c’est justement cela, écrire)… Nous avons procédé à des remaniements et à des reniements parfois, mais, enfin, quelque valeur qu’on accorde au résultat, ces vies, la tienne, la mienne, nous les avons écrites et nous les écrivons encore.
Et l’important d’un texte n’est pas de se montrer meilleur qu’un autre, mais de s’en montrer différent ; sa valeur, c’est ce petit décalage, ce petit déplacement, qui lui fait occuper une place, un lieu, que ne peut occuper aucun autre texte exactement.
En ce sens, chaque vie est suffisante (dans l’acception logique de ce mot) ; mais chaque vie est aussi nécessaire, strictement nécessaire, dans la mesure où elle peut à son tour transmettre son énergie, transmettre la vie.
Même la vie la plus absurde en apparence, voire la plus ignoblement nuisible aux autres, trouverait là sa justification : dans le miracle des présences qui sans elle ne seraient pas. 20/04/2011Miroir… et à voir cette image, on se dirait : il est malheureux ! Et c’est sans doute ce qu’il est, ou plutôt ce qu’il dirait, ce qu’il répondrait, si on le questionnait à ce sujet, il dirait :
Je suis malheureux,
mais il le dirait sans peut-être y croire, parvenir à y croire lui-même, il le dirait en se répétant : je suis en train de dire ça de moi, que je suis malheureux, et je ne sais pas pourquoi je le dis, je le dis peut-être parce que je pense que que ce sont les paroles qui vont avec l’image, qui vont avec la question, que ce sont peut-être les paroles qu’on attend de moi, que je pense qu’on attend de moi, cela sort ainsi, je n’y avais pas réfléchi, je ne m’étais pas posé la question avant qu’on ne me la pose, voilà, je dis :
Je suis malheureux
et maintenant il faut faire avec, c’est dit, c’est même écrit, je ne peux plus revenir en arrière, même effacé, il en restera toujours quelque chose, ne serait-ce que l’effacement, les traces de la gomme ou une succession de digits, et, dans le même temps, je voudrais reprendre ça, tout ça, ces paroles, cette écriture, parce que, au moment même de dire cela, d’écrire cela, cette scène à partir d’une image, de cet homme, seul, dans une pièce nue, cette question que personne ne lui pose et cette réponse que personne n’entend, je sais que ce que j’écris, que je viens d’écrire, je l’écris, ce n’est rien de plus que ce que j’écris, ce qui s’écrit sous mes yeux, et, du coup, l’image change, cet homme seul, il écrit, il écrit ce que je suis en train de lire, et il ne peut plus répondre comme l’homme qu’il écrivait :
Je suis malheureux
il ne le peut plus parce que le malheur qu’on écrit n’est plus le malheur qui nous frappe, le malheur qu’on écrit, c’est vous qui fondez sur lui, qui le tournez et le retournez, qui en découvrez toutes les faces cachées, il est devenu votre objet, et celui qui écrit ne peut plus reprendre à son compte ce que dirait celui qui n’écrit pas, il est désormais comme celui qui dessine le plan de la maison dans laquelle il se trouve et voit dessus le point même représenté d’où il est en train de regarder. Il n’est plus dans le malheur. Il est en train de l’écrire.
19/04/2011à propos de la Côte-d'Ivoire...Par un intellectuel ivoirien, un article qui remet les pendules à l'heure :
[www] 04/04/2011Décidément !Dans le dernier post (Procès d’écriture : À propos d’une strophe d’Aragon), je citais une strophe d’un poème d’Aragon ; je me trompais une première fois sur le titre de ce poème, qui était « Tu n’en reviendras pas » et non pas « Est-ce ainsi que les hommes vivent », ainsi que me le fit remarquer Nicolas.
Je corrigeai le titre et je renvoyais à un post-scriptum dans lequel, tout en rendant à Nicolas la paternité de cette correction, je persistais dans mon erreur, en évoquant « Est-ce ainsi que les hommes vivent » comme le refrain de la même adaptation du poème.
Mon amie Dobble postait hier une vidéo (dont je la remercie) de Marc Ogeret interprétant « Est-ce ainsi que les hommes vivent », qui est le titre de l’adaptation d’un autre poème d’Aragon mis en musique lui aussi par Léo Ferré, toujours dans l’album « Les chansons de Louis Aragon » ; ce poème, paru dans le même recueil (« le Roman inachevé ») et sous le même chapitre (« La guerre et ce qui s’en suivit ») avait pour titre original : « Bierstube Magie allemande » ; il s’agit d’un des plus beaux poèmes d’Aragon, qui, en outre, représente une véritable prouesse, un « tour de force ». Merci encore à Dobble, pour m’avoir ainsi remis de mon égarement, mais plus encore pour m’avoir permis ce moment de pur plaisir en écoutant une fois de plus cette magnifique interprétation.
03/04/2011Procès d’écriture : À Propos d’une strophe d’AragonLe poème “Les ombres se mêlaient et battaient la semelle” figure, sous ce titre, dans Le Roman inachevé, de Louis Aragon, sous le chapitre « La guerre et ce qui s’en suivit » (Paris, Gallimard, 1980, coll. Poésie/Gallimard : pp. 72-75.) ; également connu sous son adaptation mise en musique par Léo FERRÉ, sous le titre “Tu n'en reviendras pas” (voir P.S.), deuxième titre de l’album "Les chansons de Louis Aragon" (sorti en 1961, chez Barclay), et interprétée, à la suite de son créateur, par Marc OGERET et par Daniel BOUGNOUX, Liselotte HAMM et Jean-Marie HUMEL, notamment.
Je ne vais pas donner ici le texte intégral du poème, ni même celui de son adaptation (plus court), très connue, mais uniquement la dernière strophe :
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri
On sait que ARAGON a toujours entretenu une démarche réflexive sur son écriture et, à travers différents textes, ses prises de position rejoignent celles auxquelles aboutissent, par d’autres voies et en d’autres domaines, de grands théoriciens comme Jacques DERRIDA, pour ne citer que lui.
Ce matin, un inscrit de ce site, au court d’un échange qui avait pour point de départ la notion de cliché, conclut son message ainsi : « ne pas renoncer à conceptualiser tout en sachant la précarité de chaque conceptualisation, son caractère transitoire ».
La justesse de ce dernier mot, "transitoire", me frappa car elle qualifie exactement l’utilité éphémère de certains syntagmes dans le procès d’écriture ; je repensais alors à cette strophe, justement citée au cours d’une série de conférences en février dernier (que je voulais nommer « causeries », mais le donneur d’ordre s’y est opposé).
Le premier vers contient deux sèmes clés : "pensée" et "inscription", soit très précisément ce passage de la substance du contenu à la substance de l’expression, puis à sa forme (pour reprendre des termes de HJELMSLEV et de la glossématique) ou encore le « frayage » (pour reprendre le terme emprunté par DERRIDA à FREUD).
Le second vers contient à nouveau deux sèmes clés : "mot" et "place", soit la notion de « prise » ou de « cristallisation » (terme utilisé par STENDHAL dans "De l’amour") qui s’opère à l’échelon du mot qui devient l’unité opérante de l’écriture (évalué à partir de sa pertinence) et de la notion de place dans la chaîne syntagmatique (avec, parallèlement, celle de "lieu", soit de spatialisation, de topographie).
Le troisième vers contient encore deux sèmes clés : "souvenir" et "effacement", soit, d’une part, le délestage de la mémoire, son extériorisation par l’écriture et, du coup, le retour au vierge qui permet de recueillir un nouveau segment, et, d’autre part, l’effacement, soit l’idée précisément de ce caractère transitoire de certaines unités, qui n’auraient d’autre utilité, comme me l’écrivait mon correspondant, que de permettre un passage vers ce que DERRIDA, encore lui, nomme l’"après-coup" de l’écriture.
Le dernier vers, enfin, résume cette idée en une magnifique formule : n’être plus « que pour avoir péri ».
Une analogie permet de mieux saisir cette notion du caractère transitoire de certaines opérations d'écriture ; certains théoriciens nomment « embrayeurs » de courts syntagmes, qui n’ont d’autre utilité que de permettre de se « lancer » (ex. : « je pense que… », « j’ai l’impression que… », etc.) ; leur fonction s’arrête là et, lorsque commence le travail de réécriture, ils doivent être impitoyablement éliminés.
Ils ne sont que pour avoir péri.
Voici un extrait de texte (d'un article sur la chasse par un ancien ministre, Conseil économique et social, donné en exemple par A. SAUVY, si ma mémoire est bonne) ; non réécrit, il comporte donc des « embrayeurs » (et des pléonasmes) :
"Je crois que les mesures de protection sont celles qui s’imposent en priorité, car le gibier étranger importé en France s’y acclimate en général mal et souvent est, de ce fait, plus vulnérable aux épizooties. J’estime qu’il serait infiniment plus rentable de protéger notre gibier indigène, d’en assurer le développement, au lieu d’attendre sa complète disparition pour procéder à des importations massives au demeurant fort onéreuses."
Le même extrait débarrassé de ses embrayeurs (et de ses pléonasmes) :
"Les mesures de protection s’imposent, car le gibier importé s’acclimate mal ; de ce fait, il est plus vulnérable aux épizooties. Il serait plus rentable de protéger notre gibier, d’en assurer le développement, au lieu d’attendre sa disparition pour procéder à des importations massives et fort onéreuses."
La strophe d’ARAGON résume le procès d’écriture.
Le poète et la poésie, d’une part, les théoriciens et les théories, d’autre part, se rejoignent (voir, à ce propos, « la terre est bleue comme une orange », de ÉLUARD, bien avant qu'on ne la nomme (et que le confirment les images satellitaires) "la planète bleue" !).
P.S. Nicolas me signale que l'adaptation du poème en question est connue sous le titre "Tu n'en reviendras pas" (premier vers de la première strophe de l'adaptation) et non "Est-ce ainsi que les hommes vivent", qui est le titre de l'adaptation d'un autre poème du même recueil (voir post du 4 avril 2011 et la vidéo postée par Dobble) et que j'avais donné avant cette correction. Dont acte et merci à Nicolas pour cette précision.
P.S. bis : Si je savais comment mettre en ligne des chansons, je posterais volontiers les interprétations, moins connues que celle de Ferré, de Ogeret ou d'autres, mais, voilà, je ne sais pas. 01/04/2011NotationComme ce serait bien, comme ce serait rassurant si j’avais trouvé ici, chez vous, en vous, la confirmation de mes rêves, mais non, vous n’étiez, comme moi, comme nous, ni dieux, ni diables, vous accumuliez vos horreurs et vos sublimes, et, plus encore, vos quotidiens et vos banalités. Comme nous. Si semblables et si différents. Si mêmes. Si pareils et si Autres. L’Amour, l’Autre et l’Éthique"Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur, et rien d'autre." Paul Eluard
(relevé ce jour sur )
À l’issue d’un documentaire consacré au combat mené par le couple qu’il forme avec son épouse Beate pour le jugement des anciens nazis et la mémoire de la Shoah, Serge Klarsfeld concluait à peu près que leur longue lutte n’avait été possible que parce que leur couple était cimenté par l’amour, que l’amour leur procurait bonheur et plénitude, état qui, à son tour, renforçait leur détermination, leur courage et leur force.
J’avais été frappé par cette phrase qui entraîne davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses et que je suis tenté de reformuler ainsi : bonheur et plénitude entraîne le besoin d’une éthique que définissent deux traits : la vérité et la durée, quels que soient, pour les désigner, les termes retenus par les différents auteurs.
S’il est nécessaire d’atteindre un état de bonheur et de plénitude pour se doter d’une éthique et se conformer à ses exigences, les contraintes imposées par ces dernières supposent de s’appuyer sur une force précisément ; si cette force provient de l’état de bonheur et de plénitude atteint et si l’on postule qu’il ne peut y avoir de bonheur sans la présence de l’Autre, en particulier dans la relation de désir, comment alors accéder à cette présence dont tout le reste découle, alors même que son défaut nous en prive ?
En somme, pour atteindre l’état de bonheur et de plénitude, je dois rencontrer l’Autre ; pour rencontrer l’Autre, je dois m’armer d’une éthique ; pour m’armer d’une éthique, je dois m’appuyer sur une force ; pour accéder à cette force, je dois connaître un état minimal de bonheur et de plénitude…
On peut s’extraire de l’aporie en posant une relation de présupposition réciproque, comme dans le jeu du désir, entre l’état de bonheur et de plénitude, la grâce de la rencontre avec l’Autre et la nécessité d’une éthique. Il y a là une dynamique qui se met en place et qui, c’est d’actualité, entraîne une forme de réactions en chaîne dont on sait qu’elle produit davantage d’énergie qu’il n’en a fallu pour la mettre en action.
Face à ces conduites que nous pouvons quotidiennement constater, ici ou là, des dénis et des rejets, dans les microcosmes des communautarismes ou dans le vaste monde, face à l’agressivité, la haine de soi et de l’autre, face à ce besoin de trancher la réalité en dualités, toujours d’opposer l’Un à l’Autre, le bien au mal, pourquoi ne pas adopter cette méthode pédagogique qui consiste, plutôt qu’à convaincre du bien fondé d’une argumentation, à la laisser provisoirement de côté pour proposer d’en expérimenter les recommandations, la pratique, et d’en juger, ensuite, les résultats ?
Mais, naturellement, il ne faut pas rêver : à moins de réhabiliter la méthode du pharmacien Coué, on sait ce que ces résolutions durent… Il ne nous reste donc que l’attente de la grâce, de sa révélation et de son émerveillement…
P.S. D’une certaine manière, je m’aperçois après-coup que ce post assure la liaison entre la série récente des "Voix" (naturellement à Toi, A, Homme majuscule) et le post qui précède celui-ci ("Le bourgeois difforme tremble en uniforme").  |
| — Alors, et toi, me dis L’Autre soudain alors que cela faisait plus d’une heure que nous parlions.
— Moi ?
— Oui, oui, toi…
Il y a eu un court silence. Il s’était retourné une seconde vers moi.
— Moi, je voulais une vie.
J’expirai la fumée que je venais d’avaler.
— Je la voulais pas meilleure qu’une autre, mais je voulais que ce soit la mienne. C’est bien toujours la même histoire, allez ! Ombre, cris, pistons, rigodons. Tournez manèges, et à tous les passants encore ! Ma chambre, moi, elle est tout ouverte ! Tout le monde y défile, ça y va à la manœuvre ! C’est le pavé, ma descente de lit. Y’a foule tous les matins, ça piétaille, bouquille, tant et des plus... Je vais vous dire, j’en ai rêvé du désert. Toutes les rues que j’ai rêvées, moi, bien vides du chaland... Ça me casse, tiens, rien que d’y penser. Ça appelle bernique ! T’affouille ! Mon grenier, il rameute, le bruit que ça fait là-haut ! Et l’œil chiasseux, ça pète du nord jusqu’au bout. J’ai plus de trésors, on m’a tout pris, spolié, vidé, trucidé, cent, mille fois, écartaillé par les pompeurs de République, claque ! La liberté, je vais vous dire, ça appelle les chaînes. Désormais rompu par ce mot premier
Comme un pain que des mains écartèlent
Celui-là se dissout s’enfuit avant disparaître
Où celle-ci se déroule se construit après naître
Déjà ce je que j’usurpe attend sa fin
Qui Elle vient imminemment là
Parole désormais close absoute abolie à peine naître
Abandonnée à un mot qui le sera sans l’être
Cède après ton dernier
Devant celui qui te suit sans lettre ADOPTER DES PARENTS
Notre rubrique s’intéresse aujourd’hui au problème peu connu de l’adoption de parents.
Je recommande vivement l’adoption de parents ; il est beaucoup plus facile d’adopter des parents que des enfants ; l’adoption de parents ne présente que des avantages par rapport à l’adoption d’enfant, toujours hasardeuse. En adoptant des parents, on sait où on va : leur vie est faite, elle n’est plus à faire : on sait ce qu’on adopte tandis que des enfants, des enfants, avec tout cet avenir devant eux, c’est très hasardeux, l’avenir, tenez, moi, par exemple, je voulais devenir général lorsque j’étais enfant parce que je trouvais l’uniforme de cérémonie élégant et que j’avais appris que l’État en fournissait deux, un d’été et un d’hiver…
Bref, en adoptant des parents, on lève toutes les hypothèses qui grèvent sourdement comme des hypothèques cette masse encombrante d’avenir à venir. Les parents, eux, ils l’ont derrière eux leur avenir, on peut s’y pencher, établir des comparaisons avant de choisir car l’adoption de parents réclame un examen attentif et quelques précautions avant de s’engager définitivement ; les parents que l’on adopte font beaucoup moins d’usage que les enfants, du moins en général ; ils durent moins longtemps, forcément puisqu’ils ont beaucoup moins d’avenir devant eux si bien que si l’on se trompe sur le choix, les conséquences en sont moins fâcheuses.
Bon, il ne faut pas demander la lune. Il faut prendre les parents adoptés comme ils sont. Ils ne changeront plus. Un bébé, un bébé, tout change et vite, je ne vous dis que ça ! Et parfois du tout au tout. Vous le prenez joufflu, et vingt ans plus tard il est maigre comme un clou et il passerait entre le mur et l’affiche sans la décoller ; vous le prenez pas trop gros, vous dites « vous m’en mettrez un pas trop gros, cette fois-ci, monsieur le boucher (pardon, là c’est pour l’escalope) » et puis, à quatorze ans vous vous retrouvez avec un obèse qu’il faut vêtir et encore en triple X comme un haltérophile.
Parfois, cela va encore plus loin, vous demandez un petit garçon, et puis cela va se faire changer de sexe à Amsterdam ou au Maroc et vous vous retrouvez avec une femelle qui a du mal à tenir sur ses talons aiguilles. Non, je n’ai jamais entendu parler de parents qui changeaient de sexe ; le risque, s’il existe, doit être minime.
Les frais sont moindres en matière d’éducation ; en revanche, ne croyez pas abaisser les frais de couches-culottes si vous prenez des parents trop âgés. Je ne le recommande pas : ils commencent à fuir. Vérifiez toujours l’étanchéité de chaque parent que vous envisagez d’adopter, en particulier du papa. Le papa a tendance avec sa prostate à avoir des problèmes, passé, disons cinquante ans. Il met beaucoup plus de temps à pisser, le jet est moins dru, et pour l’égouttage c’est tout une affaire. Comme un robinet forcé, ça goutte. Je déconseille formellement l’adoption des énurétiques. Cela ne s’arrange pas ; des enfants peuvent encore être éduqués, s’il convient à coups de triques, mais des parents âgés, il faut se faire une raison et poser une alèse.
En matière de santé, cela revient à peu près au même. Sauf que des parents, il est plus facile de le prendre à la légère en leur disant lorsqu’ils se plaignent qu’ils se font des idées ; pour peu qu’ils perdent un peu la tête, ils finiront par douter, par le croire : vous gagnez du temps sur l’hospitalisation et les frais médicaux.
Dans notre prochaine rubrique : ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR ADOPTER DES PARENTS DE COULEUR
Il faut bien réfléchir avant d’adopter des parents de couleur. Chez ces gens-là, il faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas comme nous, la preuve : ils ne sont pas de la même couleur pour commencer ! Figurez-vous, ils font tout à l’envers : les parents de couleur ont l’habitude d’être respectés, je vous demande un peu… D’être servi, de manger toute la viande, si ça se trouve… On croit rêver.
Taratata, pas de ça Lisette ! Mettez le holà immédiatement. S’ils veulent être adoptés par des gens civilisés, les parents de couleur doivent en adopter les us, les coutumes et les maisons de retraite, un point c’est tout. Commencez par les habituer graduellement, il faut rester humain, en les laissant seuls dans l’appartement avec une provision de boîtes de Canigou (n’oubliez pas de leur laisser à proximité un ouvre-boîte), pendant un week-end, puis les vacances d’hiver et enfin celles d’été. Rudoyez-les de temps en temps, puis de plus en plus fréquemment pour les accoutumer au traitement des aides-soignantes. Traitez-les de vieux cochons s’ils ont pissé au lit. Mettez-leur une bavette. Forcez-les à manger, en particulier s’ils n’ont pas faim ou ce qu’ils n’aiment pas. Au besoin attachez-les sur leur chaise. Si une visite vous surprend en train de les gaver ainsi, prenez un air désolé « Si vous saviez les soucis qu’ils me donnent, c’est bien simple, si je les laissais faire, ils ne mangeraient plus… ». En général ça marche très bien et vous recueillerez la sympathie de l’entourage qui vous plaindra bien d’avoir des parents si difficiles et qui leur jettera de plus un regard sévère et parfois même leur dira « tu n’as pas honte de faire ainsi des cheveux blancs à tes enfants adoptifs ? ». Si le vieux tente de bavoter une réponse, coupez-lui la parole aussi sec d’un grand coup de torchon (rêche de préférence) sur le clapet avec le commentaire (mezzo voce) « et en plus, si je vous disais : il bave… », et levez les yeux au ciel.
Si vous ne prenez pas un couple, faites attention avec les veufs ou les veuves. En particulier, surveillez-les pour qu’ils ne se masturbent pas. Contrairement à une idée fort répandue, ça leur tient encore chevillé au corps, on leur donnerait le bon Dieu sans confession et puis ils se touchent ! Faites-leur honte, vieux chameaux !
Le décès est l’aboutissement logique. Que voulez-vous, on voudrait les garder mais un jour il faut qu’ils s’en aillent. Ils quittent le nid, comme les petits oiseaux. Versez quelques larmes. Éplorez-vous en public. N’en reprenez pas tout de suite. Attendez un peu. Ne jetez pas les affaires qui peuvent resservir.  |